Jean le Lydien, un professeur de latin de Constantinople, haut fonctionnaire de l’empire byzantin, écrivit il y a à peu près 1500 ans une analyse des institutions romaines de sa fondation mythologique avec Enée fuyant Troie jusqu’à Justinien.
Il y fait dans l’introduction une distinction de formes de gouvernance qui devraient nous faire réfléchir sur le temps présent.
Je cite :
“C’est une chose que la royauté légitime ; c’en est une autre que la tyrannie, et une autre encore que la dignité impériale. Je vais essayer de montrer brièvement en quoi elles diffèrent.
Le roi [basileus] est celui que ses sujets ont élu pour être le premier d’entre eux et mis sur un trône comme sur un piédestal : le sort lui a donné une fortune supérieure aux autres. Ainsi Sophocle dit d’Ajax qu’il a « le trône de Salamine au milieu des flots ».
Le propre du roi est de ne toucher à aucune des lois de la cité, mais de préserver fermement, grâce à son pouvoir royal, la forme de son régime politique ; de ne rien faire en dehors des lois ni suivant son bon plaisir ; de sanctionner par son propre vote les décisions des meilleurs de la cité. Il témoigne à ses sujets l’affection à la fois d’un père et d’un guide ; il ressemble ainsi à celui dont nous avons été gratifiés par Dieu et par une heureuse fortune.
Ce n’est pas ainsi que le tyran réglera le sort de ceux qui sont tombés sous sa coupe. Il usera de sa puissance de manière irréfléchie, afin d’accomplir toutes ses volontés ; sans daigner respecter les lois ni supporter de recourir, pour les rédiger, à l’avis du Conseil, il se laissera guider par ses propres impulsions. Le comportement du roi est régi par la loi ; le tyran n’a d’autre loi que son propre comportement.
Quant au nom des Césars, ou empereurs [autokratores], il ne désigne ni une royauté, ni une tyrannie, mais plutôt un pouvoir absolu, une capacité toute personnelle de tirer parti, afin de l’améliorer, des troubles qui menacent l’État, ainsi que de donner des instructions à l’armée sur la façon dont il faudrait qu’elle affronte ses adversaires.”
La royauté légitime, sanctionnée par une élection, c’est l’esprit du rôle du président de la République, institution absente de la Première République et crée en 1848 dans la seconde République pour éviter le régime de la dictature des factions et des partis sans arbitre vécu entre 1793 et le putsch militaire de 1799.
La constitution de la cinquième République est d’ailleurs profondément inspirée par cette idée d’un roi légitime, dont l’élection passe d’un collège d’élus au suffrage universel.
Le général de Gaulle concevait ce rôle comme celui d’un arbitre au dessus des partis – même si bien sûr impliqué dans la vie politique et les décisions générales – et surtout le garant tant de la lettre que de l’esprit de la constitution.
La légitimité de la fonction dépasse la légitimité de la personne qui l’occupe, puisque le rôle essentiel est de garantir l’architecture générale de l’Etat de droit.
Jean le Lydien l’exprime déjà très bien en 550 de notre ère.
La description qu’il fait du tyran rappelle aussi ceci : ce n’est pas la lettre de la loi qui fait la tyrannie, c’est le comportement individuel du tyran même s’il semble respecter la forme de la loi.
La définition de l’autocrate, au sens de la Rome antique dont Constantinople au VIeme siècle aspire à réclamer l’héritage et la continuité, c’est le gouvernement d’état d’urgence, exceptionnel par force.
L’établissement de l’état d’urgence en forme continuelle, normale, de l’Etat est un abus de pouvoir aussi illégitime que celle du tyran, qui détourne les institutions pour son bon plaisir.
Jean le Lydien comprenait cela, et le journalisme français ne le comprends pas.
Le journalisme français va donc avec complaisance continuer de saluer les actions du président actuel de la cinquième république.
Alors même que le journalisme français se rends bien compte qu’il y a une forme de crise – passer 66 jours avant de nommer un chef de gouvernement, 16 jours pour celui-ci pour composer ce gouvernement, sans avoir l’assurance de pouvoir gouverner vue la faiblesse de la base parlementaire et l’absence de consensus politique sur la marche à suivre – c’est inouï.
C’est le résultat d’un président qui se laisse “guider par ses propres impulsions.”
Oui, au sens de l’histoire des cultures humaines, de notre héritage gréco-latin, Emmanuel Macron est par son exercice du pouvoir un tyran.



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