
Il y a quelques mois, une ancienne collègue me confiait son souhait de rester travailler en Allemagne. Américaine, elle n’osait pas me parler de son pays. C’était le lendemain de la censure d’un comique télévisé, Jimmy Kimmel, sur l’ordre direct et immédiat de Trump.
Après quelques moments, quittant la discussion professionnelle, elle me décrivit ce qu’il se passait avec ses amis, ses anciens condisciples.
Elle me décrivait, dans la vraie vie, l’incarnation des rhinocéros de Ionescu.
Je n’ai jamais été un admirateur des États Unis, mais j’ai des amis venus de ce pays, j’ai travaillé pour des entreprises créées dans ce pays.
Ma première visite, c’était il y a très longtemps : 1988.
Nous visitons alors la famille étendue, qui nous invite à New York.
Ma seconde, ce fut plus de dix ans plus tard, un séminaire professionnel où l’avion qui nous transporte atterrit en plein ouragan à l’aéroport de Miami.
J’ai découvert San Francisco encore 13 ans plus tard, à l’occasion d’une de mes dernières missions pour Oracle. Il s’agissait d’intégrer un logiciel libre de Sun microsystem, Glassfish, à la stratégie d’intégration applicative.
J’ai ensuite travaillé à mon compte, puis pour un groupe allemand, et pour une société créé en Suède, avec mon supérieur au Canada, à Vancouver.
C’est surtout avec Salesforce – la société aux valeurs les plus libérales et démocrates de la technologie Américaine, dont le PDG était en 2016 un conseiller économique de Hillary Clinton – que j’ai vraiment multiplié les voyages professionnel aux États-Unis.
Depuis maintenant plus d’un an et demi je suis redevenu entrepreneur à mon compte, exerce un mandat pour une société de conseil informatique canadienne, un autre pour une start-up suisse, en plus de mes activités de conseil en France et la création de la Revue L’Audace.
Natacha Polony a dit il y a quelques semaines : « le choc des civilisations, c’est le contraire de ce qui soude les européens entre eux. Il y a une civilisation européenne à défendre, qui n’est pas l’Occident. »

C’est un propos d’une grande profondeur et qui mérite des développements.
Je vais ici essayer d’expliquer pourquoi, d’après moi, il est temps pour nous européens de cesser de considérer l’Atlantique comme la « nouvelle Mare Nostrum », et combien il est important, au nom de l’universalisme humaniste européen, dont nous devons être fiers, de faire le deuil du cousin états-unien.
Ce texte pose des jalons et n’est ni exhaustif ni scientifique.
Trump n’est pas populaire. Il a cependant un niveau d’approbation, médiocre et en chute libre, meilleur que Biden sur les questions économiques.
Le dernier sondage montre que même sur la criminalité ou l’immigration, l’opinion n’est pas majoritairement de son côté.
Mais il ne rencontre aucun contre pouvoir.
La question de la résilience de la démocratie dans ce pays est posée. Le régime devient autoritaire, les tendances tyranniques, au sens des historiens de la Grèce antique, sont visibles.
Poutine le sait : Trump et ses alliés n’aiment ni l’Europe, ni les valeurs des civilisations européennes. Ils détestent l’humanisme, Ils abhorrent le cartésianisme. Ils refusent science et critique de la religion.
Ils souhaitent nous ramener à la guerre de Trente ans et ses premiers aspects génocidaires.
Ils souhaitent notre division.
Alors Poutine tente depuis quelques jours des provocations militaires. Des jets survolent l’Estonie, d’autres une plateforme pétrolière polonaise.
L’Otan ne réagit pas, paralysée par les américains.
La France est l’antithèse des États-Unis de Trump.
Notre histoire, notre récit national, notre culture, les caractéristiques des peuples de France, sont en contradiction directe avec tout ce que le mouvement MAGA représente.
Au moment de la guerre de Trente ans, la France connait deux transformations profondes : la Fronde, initiée par une journée de manifestations populaires sur les barricades parisiennes contre l’augmentation des impôts et leur injustice, et l’absolutisme rationaliste de la monarchie des Bourbons.
C’est la période de la littérature classique, de Molière à Racine en passant par Corneille, de la philosophie rationaliste et cartésienne.
Ces transformations vont produire les lumières françaises, l’encyclopédie, et l’humanisme européen du XVIeme va trouver dans la démarche raisonnée et scientifique une nouvelle extension.
C’est cette évolution qui fait de la France la première Nation à briser le féodalisme, l’absolutisme, à abolir l’esclavage, à compter des députés noirs à l’assemblée, à intégrer comme citoyens les juifs et les nomades, à séparer la religion majoritaire de l’État : notre Révolution et la première République, née un 21 septembre, envoit un message universaliste au monde.
La Marseillaise a été un chant d’émancipation y compris pour des peuples luttant contre la colonisation.
Les États-Unis sont par nature et philosophie très différents.
La révolution américaine n’a jamais eu cette ambition là et a conservé l’esclavage, la bigoterie chrétienne, les ordres de classes sociales, comme autrefois la révolution anglaise l’avait fait.
Certains s’en tiennent à ce qu’explique Tocqueville. Ils croient que le sujet principal, c’est la liberté.
Tout commence par un conflit commercial sur les tarifs douaniers transatlantiques.
Et les colonies des bigots blancs américains n’obtiennent leur indépendance qu’après les efforts budgetaires et militaires faramineux de la monarchie française, soucieuse de faire payer à l’Angleterre la perte de son premier empire colonial.
Elle y gagne une crise budgétaire et financière, un accord de libre échange en 1786 imposé par l’Angleterre ruinant les débuts de sa révolution industrielle, menant les ouvriers des ateliers de fabrication des Montgolfières à la première grande émeute de notre Révolution : l’émeute Réveillon en avril 1789, pour le maintien des salaires.
C’est la grande différence que Tocqueville reconnaît également : l’absolutisme de la monarchie, sans contrôle des parlements – c’est l’objet de la Fronde et de l’absolutisme, supprimer tout corps intermédiaire et tout forum de modération, de limitation, du pouvoir exécutif et réglementaire – entraîne une vraie « lutte des classes entre elles » (le mot est de Tocqueville, qui ne lit pas Marx).
C’est du peuple que naît la Révolution après un siècle de révoltes permanentes.
Malgré l’échec de la Fronde populaire parisienne en 1652, la répression contre la « République de l’Ormée » bordelaise, et contre toutes les émancipations populaires, on compte en France entre 1660 et 1787 une émeute tous les cinq jours.
La révolution et la République sont l’affaire du peuple, qui choisit la démocratie, l’égalité, les droits pour tous, et la fraternité de tous les peuples, contre les bigoteries religieuses, l’absolutisme des exécutifs, rois, empereurs et tyrans, et les dictatures de la cupidité.
Cela nous donne de quoi surmonter la nouvelle épidémie de Rhinocerite.
Et nous donne le devoir de conduire l’Europe à la réalisation de son destin historique.



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