« Merz ne sera pas là en mars. » Rumeur berlinoise

Lorsque mon article – et le dossier de la Revue « L’Audace » sur l’Allemagne – sont sortis en juin 2026, j’ai entendu des critiques argumentées remettant en cause ma thèse principale.
L’Allemagne a bien voté des fonds structurels pour relancer par l’investissement ! La volonté de puissance se manifeste par l’arrogance vis à vis de la France, l’échec des programmes européens d’armement! Et puis c’est plus fort qu’eux, même avec Trump qui les attaque économiquement, ils restent atlantistes.
J’explique dans « le crépuscule des Deutsch » que l’Allemagne est incapable de changer de paradigme économique alors que le modèle mercantile des 20 dernières années est en échec.
Ma thèse, c’est que toute la Nation, de l’Etat aux classes dirigeantes économiques, du monde académique aux sphères médiatiques, ont perdu jusqu’au souvenir d’autres manières de faire.
Prisonniers de cette bulle cognitive, ils ne permettent pas au débat public de faire survenir de nouveaux consensus, poussant les électeurs de classes populaires et moyennes au divorce avec la raison d’être de la République fédérale, la démocratie sociale de marché. Les allemands votent à 53% contre la démocratie fédérale.
Le chancelier Merz est la parfaite incarnation de cet échec. C’est l’objet de cet article.
En ce début de mois d’août 2026, Merz a battu les records d’impopularité des élites gouvernementales françaises. Macron n’est plus le gouvernant le plus détesté des pays occidentaux, Merz l’a dépassé dans les abysses.
Pourtant, il n’est chancelier que depuis mai 2025.
J’avais déjà parlé de Merz ici.
C’est au point que son parti multiplie les crises internes cet été.
À Berlin, le maire sortant a été poussé à la démission en plein début de la campagne électorale, remplacé par le chargé des finances. La CDU stagne à 19%, perdant un tiers de ses électeurs, loin derrière la gauche radicale die Linke et l’extrême droite AfD.
Il faut dire que le nouveau candidat n’a tellement rien à dire de nouveau qu’il fait campagne sur son orientation sexuelle.
Peu après, le patron du groupe parlementaire et ancien ministre de la santé, fervent adepte du rapprochement avec les libertariens autoritaires Musk et Thiel, est poussé à la démission suite à son hypocrisie totale sur la GPA. Il avait tout fait pour empêcher la légalisation de la gestation pour autrui alors qu’au même moment une mère porteuse aux États Unis était enceinte du futur bébé de son mari et lui.
Merz n’est pas totalement abruti : il a compris que le vote pour un nouveau président de groupe parlementaire était l’occasion de reconstruire son cabinet – pour la partie constituée de ministres de droite. Il n’a pas l’autorité d’imposer la même chose au partenaire de coalition SPD.
Mais le remaniement a complètement foiré, il n’y a pas d’autres mots. Des ministres ont appris leur démission par la presse. D’autres ont appris leur attribution de fonctions par le même moyen. Les noms ne faisaient pas consensus non plus.
Le nouveau président de groupe a de suite fait une déclaration proclamant la supériorité des experts sur le processus démocratique.
Au lieu d’être un nouveau départ, l’épisode a révélé que Merz n’avait pas de soutiens au sein de son propre parti.
Par ailleurs, le grand plan de réforme concocté avec le SPD (centre gauche par habitude, mais par bien des aspects plus radical qu’un libéral) a été rejeté par tous les présidents de région de l’Est.
Le vote pour des partis qualifiés d’extrémistes ou non représentés au Bundestag atteint en août 2026 plus de 53% des intentions de vote.
Le « cercle de la raison », responsable de cette déraison, est minoritaire.
Mais les scrutins les plus cruciaux sont en septembre. Les rumeurs berlinoises – publiées par la presse germanophone et déjà reprises par la francophone – prévoient un débarquement de Merz après trois scrutins régionaux s’annonçant désastreux pour la droite chrétienne démocrate.
En Saxe Anhalt, l’extrême droite pourrait atteindre la majorité absolue et gouverner la région – une première depuis les années 30.
En Mecklenbourg Poméranie, l’ancien fief électoral de Merkel, l’extrême droite serait loin devant à 32%.
À Berlin enfin, ultime humiliation, ce sont les Linke qui font la course en tête.
Le partenaire de coalition SPD ne joue plus aucun rôle dans ces trois régions, et est même dans les sondages nationaux à la cinquième place derrière les Linke.
L’incapacité de l’Allemagne à changer de paradigme se confirme sur un sujet critique : l’investissement.
Je reprends plus bas mes arguments de l’article dans l’Audace.
Mais qu’il soit rappelé ceci :
Entre 2003 et 2023 l’Allemagne a cessé d’investir. Les retards cumulés s’élèvent en centaines de milliards. Les ponts s’effondrent, les lignes de chemin de fer aussi, l’internet est lent et peu fiable, les coûts de productivité considérables.
En 2022, le gouvernement Scholz avait prévu de mobiliser 60 milliards du fonds d’urgence Covid pour rattraper le retard.
C’est Merz, alors dans l’opposition, qui a fait perdre trois années cruciales à l’Allemagne en attaquant ce projet au conseil d’état. Il n’a pas proposé de voter une loi d’investissement bi partisane – il a fait campagne au conraire en 2025 sur le maintien de la stupide règle d’or qui empêche les investissements.
Pendant ce temps, l’Allemagne a subi à la fois le choc de l’énergie russe et le choc du mercantilisme chinois.
En 2025, Merz comprends son erreur, fait sauter la règle d’or de la constitution, et fait voter trois fonds d’investissement structurels pour presque 800 milliards.
Mais voilà : en 2025, seulement 4 milliards sont mobilisés.
En juillet 2026, sur les 200 milliards prévus pour l’investissement des communes et régions, seulement 500 millions ont été débloqués.
Et en même temps, le gouvernement baisse la demande intérieure en réduisant les transferts sociaux.
C’est que l’Allemagne ne sait plus comment investir.
Rappel:
Dans l’audace, je décris la lente descente aux enfers des classes salariées pendant que les excédents commerciaux sont protégés à tout prix.
Les excédents sont protégés quitte à accumuler plus de 600 milliards de retard d’investissement, quitte à créer une pauvreté salariée supérieure à la moyenne européenne, quitte à créer un état de surveillance intrusif pour les classes populaires bénéficiaires de la redistribution, quitte à déprimer la démographie pour ne pas devoir payer la reproduction biologique et intellectuelle de la force de travail, quitte à accepter une crise politique chronique avec la perte de pouvoir progressive de tous les chanceliers depuis la crise gouvernementale de l’automne 2017.
L’Allemagne a connu douze trimestres de récession entre l’automne 2022 et le printemps 2025. Malgré un timide rebond, le PIB reste inférieur en terme réel à 2019.
Pourtant, dans le débat économique, dans les partis de gouvernement, on s’est accroché aux mêmes vieilles lunes des doctrines ordoliberales et mercantiles.
Les excédents allemands, reflets des déficits de ses partenaires, n’ont pas été investis en Europe, mais dans des régimes de plus en plus autoritaires, pour des rendements médiocres. La dictature, comme en Chine, en Russie, en Turquie, et la corruption, comme en Hongrie, en Biélorussie et en Azerbaïdjan, ont concentré les investissements en hausse rapide entre 2010 et 2022, pendant que le volume des investissements en Europe stagnait, reculant dans la part globale des investissements. Après 2022, les flux ont privilégié les États Unis, et ont augmenté après l’élection de Trump.
L’Allemagne punit ses partenaires démocratiques et européens. Elle récompense des régimes utiles au mercantilisme, même s’ils sont hostiles au modèle européen.
Et elle se punit elle-même, incitant à ne pas faire d’enfants, appauvrissant ses classes salariées, dégradant les conditions de vie en laissant partir en ruines le patrimoine national et public.
Les seuls à sourire sont les propriétaires de dizaines de logements et les élites en action de la « Deutschland AG », qui ne payent plus d’impôts sur le patrimoine depuis 1998 et profitent de l’accumulation des épargnes.
Mais l’Europe est face à un dilemme : laisser l’Allemagne tomber, c’est prendre un risque considérable. Nous l’avons toujours regretté.
C’est là sans doute une réalisation aussi effrayante que ce constat sur l’Allemagne : l’Europe aussi est incapable de changer de paradigmes.
Suite de l’article : Paralysés, regardant les phares s’approcher
« Le choc cognitif d’un réel très différent des promesses des doctrines économiques ayant dominé les programmes du SPD, des Écologistes, de la droite chrétienne (CDU et CSU) ou de la droite libérale (FDP) continue de sidérer les élites.
Ce qui me frappe, c’est à quel point les élites européennes – l’Allemagne est un exemple que j’ai sous les yeux mais c’est valable ailleurs – ressemblent à un lapin pris dans les phares d’une automobile, ou un faon juste avant qu’un tracteur agricole ne le récolte.
Avec de tels blocages, on ne peut que s’inquiéter alors que les effets du réchauffement climatique ne sont plus des histoires de croque-mitaine lointaines mais des réalités dévastant les forêts, les champs et les EHPAD.
La ministre de l’énergie allemande, Katarina Reiche, CDU, est l’incarnation parfaite de l’incapacité quasi théologique des élites allemandes à penser le monde tel qu’il est.
Le neoliberalisme promet un monde d’équilibre naturel entre offre et demande, où le marché alloue les ressources de la meilleure des manières, la valeur délivrée aux actionnaires suffisant comme incitation à une bonne gouvernance.
La démocratie est nécessaire pour garantir une paix sociale, les libertés individuelles notamment celle de consommer, et un État de droit protégeant les acteurs économiques. La confiance dans les institutions et la monnaie garantit le fonctionnement harmonieux de l’ensemble. L’Etat réduit à des fonctions régaliennes n’intervient pas et s’occupe d’empêcher le vol et la corruption. Les incitations du marché suffisent à prévoir les conséquences des crises climatiques ou géopolitiques en les anticipant rationnellement.
Voilà en gros la doctrine commune.
Mais tout s’effondre : offre et demande ne s’équilibrent pas. De nombreux pays sont sur producteurs (Allemagne, Chine) et d’autres consomment à crédit (États Unis, France).
Les excédents des uns étant les déficits des autres, les stocks d’épargne et de dette croissent exponentiellement, donnant aux institutions gérant épargne et dette un rôle systémique que les modèles ne prévoient pas.
L’allocation des ressources en fonction de la valeur pour l’actionnaire a mis fin aux autres valeurs attachées à l’activité entrepreneuriale : produire de la qualité, produire efficacement, produire à long terme. Les entreprises favorisant le long terme n’ont pas accès aux financements malgré l’explosion de la dette publique, et son contre poids, celle de l’épargne privée. En disparaissant leurs activités sont intégrées soit par des entreprises monopolistiques soit par des trusts financiers.
L’économie de monopole entraîne une corruption de l’Etat. Celui ci ne garantit plus le droit, mais les intérêts d’une faction. C’est le retour du capitalisme des années 1890 des « barons brigands ». Le président de la République des États-Unis peut ainsi théoriser la marchandisation des délits d’initiés, amnistier des criminels putchistes et des criminels financiers, et saper la confiance dans toutes les institutions.
Les crises géopolitiques démontrent que le marché seul n’alloue pas les ressources par l’harmonie: des forces volent leurs terres à des peuples, d’autres font la guerre pour l’accès aux énergies fossiles.
Loin de créer des anticipations rationnelles optimales, l’analyse du réchauffement climatique a créé des anticipations irrationnelles, du déni, ou des anticipations criminelles.
Le néolibéralisme ayant déconnecté l’économie de la démocratie, les peuples de plus en plus frustrés de leur condition économique, et angoissés par les sombres nuages du futur, rejettent la démocratie avant de rejetter le système économique.
Sur ces décombres, il est bien sûr injuste de s’attarder sur une personne. C’est un exemple, un symbole, une illustration.
Reiche signifie « Riche » en allemand.
Et Katarina Reiche protège les privilèges de certaines classes riches allemandes.
Ce faisant, elle méconnait l’état réel de l’économie, de l’Allemagne, de l’Europe et du monde.
On voit d’ailleurs qu’elle essaye parfois de penser ce qu’il pourrait être un monde différent des théories doctrinales. Mais elle n’a pas l’appareil conceptuel nécessaire.
C’est comme si son éducation et sa carrière avaient servi à la conditionner mentalement.
Ainsi, elle a décidé à plusieurs reprises de jouer contre des secteurs performants en Allemagne.
Elle a décidé de couper massivement les subventions pour la rénovation thermique des bâtiments. On ne parle pas d’isolation, mais du remplacement de chauffage à fuel par une pompe à chaleur par exemple, ou de l’électrification là où avant c’était du gaz.
Du coup, non seulement le secteur des pompes à chaleur, où l’Allemagne a de nombreux champions, s’effondre, mais aussi le secteur de la construction.
Par effet de domino, ce sont tous les budgets à moyen et long terme des projets de construction et de rénovation, logements, bureaux ou administrations, qui sont coupés massivement, retardant tous les projets alors que les financiers doivent tout recalculer.
Ce faisant, les fonds structurels d’investissement votés ne sont pas mobilisés.
C’est que Reiche, comme Klingbeil ou Merz, vivant dans une dichotomie cognitive, une dissociation complète.
D’un côté, ils ont conscience qu’il faut investir, et que les énormes excédents d’épargne doivent être mobilisés.
En même temps, ils veulent massivement couper dans les dépenses publiques, car tous ont promis de tout financer sans augmenter les impôts, et ils n’ont aucune idée de l’impact macro-économique des investissements.
Les fonds structurels restent ainsi des géants théoriques. Il n’y a aucun instruments pour traduire les crédits votés en dépenses réelles. Il y a par contre, après des décennies de pénurie budgétaire, tous les instruments imaginables – et des personnels formés à cela – pour empêcher les dépenses.
La baisse des transfers sociaux, l’allongement des retraites, le renchérissement des services aux personnes, touchent pourtant comme des hausses d’impôts les classes populaires et salariées, et la consommation continue de rester atone.
Reiche paraît sans stratégie, prise dans des demandes contradictoires la dépassant. Elle pensait, après trois ans de lutte idéologique sectaire contre les pompes à chaleur de la part de la droite, que ses lois seraient populaires. Elle se rends compte qu’elle touche d’abord des entreprises allemandes.
Enfin, le réchauffement climatique touche directement les capacités énergétiques allemandes. Mais pas seulement !
Les fleuves sont les autoroutes de la logistique allemande. Leur assèchement créé une crise logistique insoluble.
Or, depuis des décennies, la droite a protéger les intérêts de ceux surconsommant l’eau des rivières et des fleuves, et s’est opposé aux mesures protegeant les lits.
L’effondrement du traffic batelier est un problème pour toute l’industrie.
Le réchauffement climatique entraîne une surmortalité des élevages industriels gigantesques de Basse Saxe, et un effondrement des rendements agricoles des parcelles intensives. La droite s’est battue pendant des décennies contre les haies, les méthodes durable d’élevage et d’agriculture, et voit l’effondrement de son économie agricole.
Ce ne sont ni engrais au pétrole ni pesticides qui réglerons ces gigantesques problèmes.
Le calcul consistait à garantir une consommation de masse à faible qualité et faible coût pour ne pas devoir augmenter les salaires.
Les chocs inflationnistes de 2022 et 2026 ont démontré que les prix du pétrole influaient directement sur les coûts alimentaires des classes populaires.
Et c’est ainsi qu’un monde s’effondre – sans grande invasion, de l’intérieur.
Les élites tentent d’actionner des fils appris patiemment, et ceux ci tendant des mannequins pendus dans le vide, sans action réelle.
Il ne reste alors plus que la guerre pour se donner l’illusion d’agir.
Et aux peuples, pour survivre, il ne restera plus que les révoltes et les révolutions.
Tocqueville a des propos remarquables sur la chute de l’ancien régime.
Et notamment, le fait que les élites administratives de la monarchie absolue ne l’ont pas vu venir.
Image : une rareté, la pluie, un soir d’août 2026, Berlin.
Ci dessous dossier iconographique









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