Jaurès et la modernité des barons brigands

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L’analyse que fait le jeune Jean Jaurés en 1889 du capitalisme des « barons » est étonnamment actuelle et pertinente pour parler du capitalisme des « techno-barons ».

Lisez, c’est trés actuel.

« Il y a tous les commerçants, petits ou moyens, qui sont ou dévorés ou menacés par les grands magasins ou leurs succursales ; ils sont destinés, un jour ou l’autre, au moins pour une grande part, à être de simples employés dans d’immenses organisations commerciales alimentées par d’énormes capitaux.

Ils y seront ou caissiers, ou comptables, ou voyageurs, ou inspecteurs, ou chefs de rayon, ou commis. Dès lors, il est naturel que eux, qui seront peut-être les employés de demain, se préoccupent du sort qui est fait par le grand commerce aux employés d’aujourd’hui. (…)

« J’entends souvent des esprits superficiels dire :
«Tout le mal vient de l’éducation qui est donnée par l’Université à la bourgeoisie française.
On veut faire de tous ces jeunes gens des lettrés, des savants, des artistes, des bureaucrates ; on ne leur donne ni le goût du commerce et de l’industrie, ni les connaissances pratiques ; par là, on fait des inutiles et des déclassés.»

Hé ! Messieurs ! prenez-y garde ; ce qui fait des déclassés, dans la bourgeoisie française, ce n’est pas la puissance de l’instruction, c’est la puissance abusive du capital.
Vous leur dites : Marchez, allez sur tous les chemins du travail, — et, sur tous ces chemins, se dresse, comme un obstacle infranchissable, la puissance brute du capital anonyme.
Il n’y a guère plus de place, dans la jeunesse instruite et pauvre, pour les hautes ambitions honnêtes, qui, certes, dans aucun ordre social, ne se réaliseront toutes, mais qui, même quand elles restent à l’état de rêve irréalisé, sont le ressort de la vie.

Tous ceux qui ont de grandes audaces se jettent dans les opérations et les combinaisons de finance, car c’est là que se ramasse, aujourd’hui, aux dépens de la bourgeoisie comme aux dépens du peuple, la force vive de la nation. (…)

Je disais naguère que le mouvement social, dans notre siècle, pourrait se résumer ainsi : abaissement continu du prolétariat, écrasement continu de la classe moyenne par la classe capitaliste. Les industriels petits et moyens fléchissent sous le poids des grands capitaux. Ceux-ci seuls peuvent procéder aux grandes installations mécaniques ; seuls, ils ont le crédit à très bon marché.

C’est ainsi que, de plus en plus, les petits magasins sont absorbés par les gros, et que les petits patrons sont dévorés par les sociétés anonymes. La spéculation des financiers a travaillé, en outre, contre la classe moyenne ; les hauts barons de la banque, qui sont une puissance dans l’Etat, ont haussé peu à peu le cours des actions (…) qu’ils détiennent, et ils ont obtenu des Gouvernements successifs, pour ces valeurs de spéculation, la consolidation des dividendes.

De plus, à mesure que les entreprises industrielles et commerciales, mises en action, sont devenues des entreprises financières, le jeu de la spéculation s’est étendu non seulement à ces actions mêmes, mais aux produits, aux marchandises ; on joue aujourd’hui sur tout, sur les laines, la soie, le coton, le sucre, le café, les métaux. Le marché industriel et commercial est livré ainsi aux mêmes secousses, aux mêmes entreprises, aux mêmes paniques et aux mêmes combinaisons que le marché financier. Le petit industriel, le petit commerçant sont, malgré eux, sans s’en douter, traînés en Bourse. (…)

La classe moyenne des producteurs ruraux a été atteinte, elle aussi, par le capitalisme ; les fermiers ont été, en somme, ruinés par lui. En effet, dans le mouvement général de la spéculation, la terre elle-même est entrée en danse. Le développement des grandes villes et de la consommation, le développement des moyens de transport, l’abondance des capitaux ont fait, vers le milieu de l’Empire, hausser subitement le prix des terres et, en même temps, le prix des fermages. Le propriétaire a demandé deux fois plus, trois fois plus au fermier. (…)

Avec le machinisme et la grande industrie, les capitalistes ont besoin des ingénieurs et ceux-ci arrivent à de belles situations. Mais comme leur rôle social est éloigné de ce qu’il doit être ! Ils pouvaient être la science mise au service du travail et des travailleurs ; ils pouvaient être non seulement des valeurs techniques, mais des valeurs humaines ; ils pouvaient organiser non seulement les installations mécaniques, mais encore la solidarité, la prévoyance, l’équitable répartition des fruits du travail ; ils pouvaient, en introduisant tous les perfectionnements mécaniques, ménager les transitions, ouvrir doucement des débouchés nouveaux aux travailleurs éliminés par une machine, déterminer, par l’accord des producteurs, les limites que la production ne pouvait dépasser sans périls d’encombrement et de chômage ; ils pouvaient, en un mot, réaliser la belle formule que Bancel proposait en 1848, la formule du progrès convergent, c’est-à-dire l’harmonie continue du progrès mécanique et du progrès humain.

Et, certes, ils le voulaient : il n’y a qu’à voir le travail de l’Ecole Polytechnique de 1830 à 1848. Tous ces jeunes gens étaient pleins de vastes pensées et de hautes ambitions ; ils avaient le sentiment que les conditions nouvelles de la science et de l’industrie allaient faire la vie très dure aux travailleurs ; ils auraient voulu corriger la transformation industrielle par la transformation sociale : ils auraient voulu que la science fût vraiment en tous sens libératrice.

Depuis, peu à peu, par la force des choses, par de naufrage des idées de fraternité sociale, disparues au Deux-Décembre avec la liberté politique, ils ont été accaparés et annexés par le capital ; il les a peu à peu intéressés à ses exigences, et ils ne sont plus guère aujourd’hui que les serviteurs du dividende. »

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Entrepreneur du numérique depuis 25 ans en Allemagne, je mène de front activités économiques et engagement politique. J’ai eu la chance de mener des organisations de 50 à 200 salariés avec des clients allant des PME-ETI aux grandes entreprises. Avec une formation d’historien, ex conseiller du commerce extérieur de la France (CCEF) je suis membre de l’Institut français des administrateurs (IFA).  Gascon, mes racines sont les mariniers de la Garonne et les Calvinistes néracais, mon nom de plume Weindenberg est la traduction de Pouydesseau.
linkedin: https://www.linkedin.com/in/mpouydesseau/


Mathieu Pouydesseau

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