Préparant un article critique sur la nouvelle adoration de la classe politique française pour le fédéralisme allemand, mon ami Frédéric Faravel m’a posé une question très simple.
« Qu’est-ce que l’Allemagne a fait de ses excédents commerciaux ? Je n’ai pas trouvé d’articles sur le sujet ».
On parle de 200 milliards d’excédents par an entre 2009 et 2021, et encore de 120 milliards depuis, soit un stock accumulé de 2700 milliards !

Frédéric, ayant eu l’amitié de corriger nombre de mes articles publiés ensuite sur le site de la Gauche Républicaine et Socialiste, sait que j’ai écrit sur le sujet. Il écrit sur ce blog .

Il a complété sa question : « les excédents commerciaux auraient ils pu financer les investissements publics et comment démontrer que depuis les gouvernements Merkel l’Allemagne ne l’a pas fait ? »
La réponse simple c’est : 1. Oui, ils auraient pu et dû orienter l’excédent vers l’investissement.
2. L’outil pour ne pas le faire c’est la règle d’or: celle-ci a empêché la puissance publique de mobiliser l’épargne accumulée par les excédents sous la forme d’émission de dette publique (ou d’impôts).
Réponse détaillée et sourcée ci dessous :
Il y a une sorte d’aveuglement collectif, en France et en Allemagne, sur cette question. La presse en parle peu, le politique encore moins.
C’est un phénomène cognitif qu’on observe par exemple en jouant aux échecs : deux joueurs – et même des Grands Maîtres peuvent en être victimes – subissent un aveuglement collectif sur une position, ne voyant pas un thème évident aux spectateurs, et commettant de concert un série de gaffes.
On peut dire que la question de l’excédent commercial allemand et de son utilisation est un grand aveuglement collectif en Europe.
Pourtant, ce thème est identifié par les observateurs extérieurs : la littérature scientifique sur le sujet, anglo-saxonne et germanophone, s’accumule.
De plus en plus d’économistes s’interrogent « est-ce que le problème le plus urgent en Europe, ce n’est pas de forcer l’Allemagne à plus consommer et investir, à plus s’endetter ?«
Les orthodoxes ordo libéraux allemands rétorquent que « leurs » excédents n’ont pas vocation à financer « des pays vivant au dessus de leurs moyens ». Ils oublient tant le corrolaire de leur phrase – les allemands sont forcés de vivre en dessous de leurs moyens – et la phrase célèbre de Helmut Schmidt « les excédents des uns sont la dette des autres »… Je vous l’avais cité dans cette analyse du printemps sur l’absence de l’investissement européen
J’étais même dans la salle où il avait prononcé ce discours en décembre 2011…
La crise de l’investissement en Allemagne est devenue une crise politique
Le gouvernement allemand élu en février 2025 naît d’ailleurs d’une crise au sein du gouvernement précédent sur cette question. L’opposition de l’époque, menée alors par l’actuel chancelier, avait fait chuter un projet de relance par l’investissement de 60 milliards au nom de la règle d’or constitutionnelle. Les libéraux ont, depuis le ministère des finances, empêché toute politique de relance, voulant au contraire encore et toujours de l’austérité. L’échec du gouvernement Scholz (2021-24) entraîne une dissolution et des élections législatives anticipées.
Le nouveau chancelier Merz, venu de la droite, ancien du fonds investissements Black Rock, fait voter comme première action la fin de la règle d’or constitutionnelle ! C’est lui pourtant qui avait obtenu du conseil d’État allemand la condamnation comme inconstitutionnelle du plan d’investissement de Scholz.
l’Allemagne a ainsi perdu grâce aux manœuvres politiciennes de ses élus trois ans !
Merz annonce certes en mars 500 milliards d’investissement.
Mais depuis mars, ces 500 milliards sont restés au stade de l’annonce. L’économie n’a encore rien vu.
Pendant ce temps la situation économique se dégrade.
L’autre conséquence est la montée de l’extrême droite. Inexistante en 2011, elle atteint en 2025 jusqu’à 27% dans les sondages.
Alors que s’est il passé avec l’argent des excédents commerciaux ?
Je vous prépare un livre sur l’échec de l’Allemagne entre 2010 et 2025 et les leçons à en tirer pour la France.
En introduction, vous pouvez lire l’article de 2022 que Frédéric m’avait corrigé, publié sur le site de la GRS et sur mon site dans une version plus récente.
Le texte suivant est donc la continuation d’une réflexion engagée sur le sujet depuis plusieurs années.
Je rappelle que je suis chef d’entreprise en Allemagne, directeur général d’une société de conseil en transformation numérique et intelligence artificielle, sur les marchés de l’Europe centrale et de l’Est. La société compte plus de 400 salariés sur cette zone géographique.
Reprenons les bases
En tant qu’économie nationale, l’excédent commercial est le signe d’une surproduction, ou d’un maintien artificiel de la demande intérieure à un niveau inférieur à la production nationale de richesse.
Si une économie nationale produit et échange à la hauteur des capacités de production et de consommation ses habitants, son commerce extérieur est en équilibre. L’excédent signifie que la Nation ne consomme pas à la hauteur de sa production. Le déficit signifie qu’une Nation consomme plus que la valeur de sa production de biens et de services.
Alors une économie nationale peut être un temps en excédent, et normalement le revenu tiré du commerce est transmis à la demande intérieure sous forme d’investissement ou d’augmentation du revenu des ménages, entraînant une hausse des importations et un rééquilibrage du commerce.
Lorsque l’excédent commercial n’est pas transmis à l’économie nationale sous la forme de revenus plus élevés ou d’investissement, c’est de l’épargne qui s’accumule. Une conséquence peut être une inflation monétaire. La monnaie va se déprécier et l’inflation rééquilibrer les comptes. C’est ce qu’il s’est passé en Espagne au XVIIéme avec l’or des Incas.
Épargne et Investissement
La théorie économique orthodoxe considère que l’épargne est automatiquement de l’investissement. L’épargne est prêtée sous forme de titre de dette à l’investisseur.
Le keynésianisme avait mis en lumière les effets de trappes à liquidités où l’épargne n’est pas utilisée. Une politique planiste utilisant la dette publique et l’impôt pouvait ainsi réorienter l’épargne. C’est le modèle occidental des années 1949-73. C’est aussi le modèle chinois.
Enfin, dans une économie nationale où la demande intérieure est ainsi poussée à la baisse, les classes qui ont l’épargne vont financer non la consommation nationale mais celle d’autres nations, et immobiliser le capital accumulé sous forme de patrimoine immobilier ou de liquidité non employée.
C’est le cas de l’Europe en plein décrochage.
Comment cela s’est-il passé en Allemagne ?
Entre 2010 et 2023 le volume d’investissement de l’Allemagne en Allemagne et en Europe a stagné au niveau de 2010.
Les excédents commerciaux non thesaurises ont financé les investissements et la consommation en Asie, en Chine, en Turquie, en Russie jusqu’en 2022, aux États-Unis depuis la fin de la pandémie.
Or, l’Allemagne est d’après plusieurs études un très mauvais investisseur international : sur la période 1990 a 2023, ces investissements ont les pires rendements des pays de l’OCDE.
Notons que l’Allemagne a en plus, depuis 1975, choisi une autre forme de deflation : la baisse démographique. Elle compense par une immigration en volume sur la période 1990-2024 plus de quatre fois supérieure à la France !
La politique déflationniste intérieure nécessitait par exemple de maintenir des taux négatifs rendant l’investissement moins rémunérateur, ou de le rentabiliser en favorisant la rémunération du capital contre celle du travail – d’où l’enjeu des travailleurs pauvres maintenu pauvres par la contrainte sociale et légale (réformes Harz 4).
La peur était que l’Allemagne augmente ses importations plus vite que ses exportations ou génère une inflation par la demande intérieure.
Résultat : l’économie s’effondre, l’industrie a manqué les moments pour investir et se fait dépasser par les pays où les allemands ont massivement investis notamment la Chine.
Celle-ci est d’ailleurs aussi en surproduction et en incapacité de transmettre ses excédents a sa demande entraînant une crise immobilière et un ralentissement de la consommation nationale.
L’autre grand facteur déflationniste de l’Allemagne c’est depuis 1975 la démographie en berne (en France c’est seulement depuis 2015).
L’importation massive de main d’oeuvre immigrée qualifiée par d’autres pays est un moyen de ne pas investir dans l’éducation, les crèches les instruments d’une politique démographique. C’est en proportion de la France une immigration trois fois plus massive compensant la dépression démographique et réduisant la pression sur la hausse des salaires.
Les élites économiques et politiques allemandes, dit autrement, ont gaspillé les excédents commerciaux en investissement à faible rendement dans des autocraties tout en refusant d’en faire profiter la Nation et l’Europe en refusant d’être le prêteur européen en dernier ressort (refus des Eurobonds) et d’être le consommateur européen en dernier ressort (règle d’or et refus des investissements publics et privés en Europe).
Quelques sources ci-joint :
L’investissement de l’Allemagne sur la période

Les rendements médiocres de ces investissements

L’échec industriel

L’échec pour le pouvoir d’achat des allemands depuis… 1995!




Consequences en Europe : l’investissement s’effondre et les économistes réclament d’arrêter de vouloir réduire les déficits budgétaires : ce n’est pas l’urgence !


Les excédents accumulés deviennent du patrimoine pour quelques uns, aggravant la crise du logement et du pouvoir d’achat










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