Il y a très longtemps, pendant cependant un bon moment, j’ai dépendu du découvert pour finir le mois.
J’ai, aussi, été piégé par le système du crédit revolving.
J’ai également été interdit de chéquier.
Les frais bancaires – c’est à dire le coût exagéré que les banques exigeaient pour ces facilités de trésorerie – m’ont plusieurs fois cassé la nuque alors que je pensais sortir du trou.
Lorsque la situation matérielle est aussi précaire, on sait que le banquier est un escroc, mais toute facilité pour accéder au cash lorsqu’on est au milieu du mois est bienvenue.
Avec mon cercle d’amis, on essayait de se prêter un billet de 100 francs et le faire tourner le plus vite possible.
Car on était toutes et tous dans la galère.
Mon premier coût, c’était le loyer. Il absorbait déjà – il y a presque trente ans – la moitié de mon revenu.
J’accumulais alors les CDD à temps partiel.
J’ai eu quelques mois en 1999 trois employeurs pour une durée cumulée de 56 heures hebdomadaires, que personne ne contrôlait (c’était illégal).
Mon premier CDI, j’avais 32 ans, et le remboursement de mes dernières dettes en France eut lieu deux ans après.
La question de la transposition d’une directive européenne – adoptée à l’unanimité des partis français et européens, y compris LFI, y compris le PS, y compris le RN, y compris LR – encadrant les pratiques commerciales bancaires sur les découvert, déclenche une angoisse et une colère à laquelle, me souvenant de mes années de galère entre 1995 et 2003, je peux me souvenir.
Les françaises et les français au travail ne gagnent pas assez.
Je ne vais pas rappeler ici les décisions de systèmes et les structures économiques responsables de ce fait.
Qu’il soit dit juste ceci : à force de subventionner les emplois au SMIC on a remplacé les activités à salaire et productivité élevée par des emplois plus nombreux mais moins bien payés et dans des secteurs peu productifs.
C’est un déclassement pour tout le monde.
L’administration française centralisée à Bercy n’a aucune compréhension de ces réalités angoissantes.
La peur du mois, l’obsession de calculer et recalculer et recompter, à chaque minute libre de la journée, dans le transport, à une pause sans collègues, aux toilettes même, à échafauder des dizaines de scénarios en une heure pour atteindre les 50 euros, les 10 euros, les 2 euros qui manquent, c’est un état de stress permanent.
J’ai beaucoup vécu sur la revente de livres, j’ai gagé des objets.
Le moindre imprévu était insurmontable. Lorsque des voyous ont mal identifié leur cible – le privilège blanc sans doute – et m’ont kidnappé, c’est parce que je n’avais pas un sou sur moi, et après avoir volé ma carte bancaire – pas de crédit, juste de retrait – et tiré le peu de sous que j’avais, le risque pris ne pouvait être rentabilisé qu’en me séquestrant chez moi pour vider l’appartement de tout ce qui pouvait valoir quelque chose.
L’évènement, en vidant toute économie de précaution, a aussi sans aucun doute préparé ma décision de quitter Paris. La destination n’était pas encore claire, mais lorsque une raison se présentait d’aller à Berlin – par amour – j’ai foncé.
Mais la plupart des françaises et des français ne veulent pas quitter l’endroit où ils ont grandi.
Et ils ont bien raison !
La question de la directive sur les découverts ramène une autre question au cœur du débat : la cherté des biens essentiels.
Le logement, l’alimentation, le transport, les vêtements sont sous évalués dans l’indice de l’inflation de l’Insee.
C’est ce qui fait le succès de Shein, de Temu, des exploitants des misères du peuple.
Le débat fiscal, centré sur les milliardaires, a complètement zappé les inquiétudes réelles des Françaises et des français.
La première préoccupation toujours présente dans le top 3, et souvent top 1, c’est le pouvoir d’achat.
Le logement, de plus en plus cher, est aussi dans le top 3.
Pas le déficit budgétaire – il monte dans le top 5 et le bilan du macronisme c’est d’avoir projeté à l’échelle de la Nation l’angoisse des fins de mois – pas Gaza – toujours en dessous du top 10 – pas l’insécurité – qui fait des vagues selon l’actualité mais ne reste pas dans le top 3 sans actualité.
Les démocrates qui ont remporté hier les élections partielles aux États-Unis l’ont fait en articulant le rejet de Trump avec la vie chère, la crise du logement, les problèmes concrets de la vie quotidienne.
C’est le seul chemin possible si la gauche en France ne veut pas baisser le drapeau.
Le RN n’a rien à dire sur la vie chère, le logement. Virer 7% des habitants de ce pays ne réglera pas le mal logement de trois fois ce nombre.
La taxe Zucman est un outil, un gadget. La réforme des retraites fut un crime contre la conscience démocratique et un drame personnel pour des millions de travailleurs.
Mais la crise d’angoisse autour de la disparition de facilités bancaires en fin de mois – à un prix exorbitant – illustre d’abord la profondeur de la crise de rémunération.
Il y a des solutions à court terme – qui supposent de sortir de certains mécanismes européens, comme le marché de l’énergie.
Il y a de mauvaises solutions – comme aggraver encore la subvention au SMIC en réduisant les cotisations.
Il y a des solutions de moyen terme : reconstruire nos capacités productives en mobilisant l’épargne dormante.



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