„Plus jamais ça“ et le contrôle de notre destin

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“Plus jamais ça” n’a jamais signifié “plus jamais nous ne serons naïfs si Hitler revient d’entre les morts et si l’Allemagne retrouve les conditions identiques à 1933”.

Plus jamais “ça”, ce n’est pas non plus un impératif s’appliquant uniquement à l’un des drames du fascisme international des années 1925-1945, le genocide des juifs.
Il y a eu, des mêmes criminels, une intention genocidaire à l’égard des sinti et Roma, à l’égard des populations désignées comme slaves et en particulier les polonais, et une intention meurtrière à l’intention des handicapés, des homosexuels, des opposants socialistes, communistes, syndicalistes, humanistes chrétiens, témoins de Jehovah.
Les camps de concentration sont inventés d’abord pour briser les oppositions intérieures. Ils serviront aussi aux genocides. Les camps d’extermination ont également servi à liquider les opposants, les slaves, les intellectuels des populations jugées racialement “inférieures”.

Le projet allemand prévoyait après l’extermination complète des juifs et la victoire militaire, un genocide dans les territoires conquis pour créer “l’espace vital” de la colonisation germanique.

Leurs alliés, les fascistes croates, les fascistes italiens, les supremacistes japonais, ont également conduit des politiques d’extermination de population dans des espaces déterminés.
Enfin, le “plus jamais ça” s’applique à la guerre mondiale en soi.

Le “plus jamais ça” n’est ni exclusif, ni soumis à l’exacte reproduction des conditions historiques de 1933.

C’est un impératif moral.

C’est une extension du “tu ne tueras point.”
C’est une boussole pour les sociétés, les systèmes de droit, les Nations, les structures économiques, pour empêcher la reproduction des conditions nécessaires à l’apparition de guerres mondiales, de idéologies de haine et d’extermination. Nulle besoin que cela soit l’exacte reproduction de ce qu’il s’est passé.

Si le plus jamais ça s’applique à un ça singulier, unique, alors nous n’avons pas besoin de préciser “plus jamais”.

Si “ça”, c’est la personne de Adolphe Hitler, il est mort il y a 80 ans.

Si “plus jamais ça” a un sens, ce n’est pas “plus jamais des juifs seront assassinés”.
C’est “plus jamais un être humain sera assassiné pour lui voler sa terre, ses biens, son identité.”

Lorsque nos grands parents ont reconstruit le monde en 1945, ils ont tiré de nombreuses leçons des années 1925-1945.

C’est cela, ce qui constituait leur “plus jamais ça”. C’était très concret.

Ils n’avaient pas toujours les mêmes idées et conceptions d’ailleurs, et les débats furent riches, contradictoires.
Science, philosophie, morale, éthique, religions, tous ont contribué.

Un consensus s’est établi sur le fait que les conditions nécessaires pour empêcher “ça” incluaient une réflexion sur le système économique, le système financier, la répartition des revenus entre travail et capital, l’association des travailleurs au capital, la coopération internationale organisée au sein d’organisations dédiées.
L’échec de la Société des Nations engageait les Nations à faire de l’Organisation des Nations Unies un rempart contre “ça”.

L’ONU a rempli en grande partie son rôle, sans empêcher le jeu des concurrences des espaces géopolitiques et l’éclatement de conflits considérés comme régionaux, et ce, jusqu’au début des années 2000.

Les organisations internationales ont eu un rôle important, et controversé selon leur nature et leur objet, facteur de stabilité et de formes de progrès de la prospérité mondiale jusqu’au début des années 2000.

On a longtemps pensé, après la chute du mur de Berlin en novembre 1989, et celle de l’URSS en 1993, que la disparition du système communiste occidental allait ouvrir une période éternelle de paix et de prospérité par le commerce.

Le communisme ne subsistait plus que dans sa version orientale, une version pragmatique, qui avait ajouté des éléments de liberté économique sans rien lâcher sur les libertés publiques. L’écrasement du mouvement étudiant chinois de 1989, et la mise au pas violente de la société libérale de Hong Kong dans les années 2010 ont bien confirmé la nature du régime.

Le traitement fait aux minorités ethniques et religieuses, notamment les turcophones Ouïghours, ont également confirmé à tous que ce régime restait un régime différent des systèmes occidentaux.
Pourtant, le capitalisme a décidé d’investir massivement en Chine. La prospérité du pays est aussi la conséquence d’un transfert massif de capacités de production industrielle et de technologies, de capitaux financiers également, par les élites capitalistiques occidentales.
Ce mouvement s’est accéléré dans les années 2000.

Le nouveau modèle qui s’est établi au milieu des années 90 pour dominer nos existences, et les doctrines des “réformes” en Occident, c’est le modèle commercial.
“Wander durch Handel”, disait on sous Angela Merkel, la chancelière mercantile allemande de 2005 à 2021.
C’est sans doute elle le meilleur symbole de la période, alors même qu’elle ne représente qu’une face – celle issue de la démocratie chrétienne conservatrice – d’une pièce forgée également par les progressistes socioliberaux.

Le bloc capitaliste n’a pas su cependant maintenir les lignes politiques et les structures issues des leçons de la seconde guerre mondiale pour stabiliser son propre système.
Karl Marx avait sans doute était un précurseur de la critique du capitalisme comme un système fondamentalement instable, conduisant par force à des guerres et des conflits criminels entre classes et groupes humains. Cette critique a été formulée au sein même du libéralisme, que l’on pense à la philosophie morale avec Russel et Aron, ou l’économie politique avec Keynes ou Galbraith.
Une fois la décolonisation achevée, les deux économies des nations criminelles des années 1930-45, l’Allemagne et le Japon, ont misé sur une politique active d’excédents commerciaux, compensant la disparition de générations entières d’actifs dans la mort.
L’instabilité a fait sauter le système financier, alors que les États Unis consacraient bien trop de moyens à la guerre du Vietnam.

La première entorse au système de stabilité mis en place après 1945, c’est l’abandon du système financier en 1973.
Mais cette entorse pouvait encore être intégrée dès lors que les contrats commerciaux restaient subordonnés aux autorités internationales des Etats et des Nations. Les organisations de construction des consensus devaient rester les maîtres du jeu.

Le triomphe de l’idéologie néolibérale des années 1975-1995 a renversé les rapports de force entre États et Corporations.
Ignorant les leçons des crises des années 1900 – qui pavent la voie à la première guerre mondiale – et de celle de 1929, le néolibéralisme croit que le marché en soi est le facteur de stabilité ultime, et l’allocataire optimal des ressources.
Les États doivent seulement s’assurer que les règles d’exercice du marché soient claires, transparentes, et identiques, pour permettre un jeu de la concurrence non faussée. L’état de droit est un facteur de stabilité, mais le pouvoir politique doit se retirer de la sphère économique sinon pour en assurer le fonctionnement parfait par voie de règlements.

C’est l’ironie du moment : oui, les syndicats patronaux ont raison de se plaindre d’une inflation réglementaire et bureaucratique.
Ce n’est pas le résultat d’un fonctionnement “etatique” ou “socialiste”, mais bien la conséquence directe du néolibéralisme de marché.

Après 1995, il n’y a plus de limitations à l’application des principes du mercantilisme et du néolibéralisme. C’est le développement de la globalisation.

Fondée sur l’idée que la concurrence est une bonne chose – les critiques du XIXeme siècle estimaient eux que la concurrence des économies entraînait par force la guerre entre les Nations, et que la coopération était plus prometteuse à long terme pour l’humanité – la globalisation s’est heurtée cependant à la persistance d’un système de traités, de droit international, et d’organisations stabilisatrices supposant la définition de biens communs supérieurs aux effets du marché.

Si les Nations ont su se mobiliser à la fin des années 1990 pour résoudre la crise environnementale de la couche d’ozone, l’échec de l’instrument des COP sur le climat et la lamentable absence de coordination des réponses au moment du Covid ont révélé que depuis notre mode d’organisation a changé – en pire.

La globalisation, la foi mercantile, l’obsession de la “compétitivité” ont en effet entraîné le sabotage systématique du système du droit international, et des organisations issues de 1945.

L’ONU, l’OIT, l’OMS, perdent leur sens au fur et à mesure où ne comptent plus que les traités de commerce bilatéraux, les zones économiques intégrées sans souveraineté populaire ni état démocratique au dessus, et où le FMI devient la dernière instance de règlement des conflits entre créditeurs et débiteurs internationaux.

Ce système suppose cependant pour les pays à forte technicité et expertise scientifique, pour rester compétitifs, de réduire le revenu du travail.
C’est le débat sur le “coût “ du travail. Ce coût, c’est, en fin de compte, le salaire. Réduire le coût du travail, c’est réduire la part donné aux salaires.

Du coup, il,était important que l’accumulation ne se fasse pas dans les classes qui consomment, mais dans les classes qui ne consomment pas. C’est l’explication des excédents commerciaux des années 2010-2020 en Europe : l’Allemagne a cessé de rémunérer ses travailleurs,cesser d’investir dans ses infrastructures, réduit sa demande intérieure pour augmenter ses excédents.
Le problème, c’est que l’Allemagne a accumulé 8,8 billions d’euros d’épargne dont elle ne fait rien.

Depuis la crise de la globalisation engagée en 2019, et en partie dissimulée par la crise pandémique, une bascule s’est faite.

Les États Unis, comme d’habitude, ont été les précurseurs avec la victoire d’une nouvelle idéologie, nationalisme libertaire, privilégiant une classe de milliardaires contre les autres, privilégiant un discours nationaliste et raciste, et achevant le mouvement de désengagement des organisations internationales engagé par Bush 2 et confirmé par Obama.

Trump 1 et 2 sont les précurseurs du monde à venir, et non un fait isolé.

D’ailleurs, le nationalisme libertaire a fait une percée au Brésil, s’est emparé de l’Argentine, et influence en ce moment toutes les classes bourgeoises d’Europe.

C’est le retour à un système sans ONU, sans droit international, sans autre modération que les rapports de force, les traités opportunistes, les alliances changeantes en fonction des intérêts économiques.

Oui, le marché, avec la concurrence non faussée et la compétitivité comme boussole, entraîne forcément le retour de la diplomatie de la canonnière, et le libre échange asymétrique. Le pays puissant militairement et disposant de ressources financières peut imposer ses conditions au reste du monde.

L’Union Européenne est ici victime d’un effet bien connu en sciences cognitives. L’inertie intellectuelle est profonde. On reste sur de vieux schémas dépassés. On espère revenir après un moment de crise conjoncturel à “avant”.
C’est ainsi que l’Europe a traité Trump 1, n’en tirant aucune leçon sérieuse. Les années Biden, rassurantes de ce point de vue, ont renforcées cette inertie intellectuelle, culturelle, politique, sociale.
On continue de se disputer au sein de nations de plus en plus insignifiantes avec des processus démocratiques de plus en plus abîmés pour quelques points d’endettement public, de dépense fiscale, de réduction de l’Etat providence.
Mais c’est du bricolage comptable à la petite semaine.
Le débat budgétaire français comme allemand sont ici de très bons exemples de cette inertie cognitive.
On est hors sujet.

Je l’avais écrit bien avant le Covid et la guerre russe en Ukraine.

  1. La meilleure manière de contrôler les dépenses publiques, c’est d’empêcher la répétition de crises d’ampleur mondiales.
    Or, celles-ci se multiplient depuis que le système de 1945 a été démonté à échéances de plus en plus rapides.
  2. L’adaptation au monde contemporain exige d’abandonner les concepts développés dans les années 90 et notamment à gauche le progressisme clintonien et ses variantes européennes. Paradoxalement, LFI, dans une version radicale, s’est convertie entre 2017 et 2025 à ces idéologies.
    Serait elle restée dans le discours de la gauche Sandersiniste, qui dominait en 2017, et le socle idéologie du socialisme républicain français – une exclusivité de notre pays – la France Insoumise aurait pu l’emporter en 2022. Sa dérive, que les progressistes libre echangistes critiquent sans doute le plus fort, alors qu’elle est l’aboutissement de leurs idéologies avec le communautarisme et l’abandon de l’universalisme, empêche toute perspective révolutionnaire, puisqu’elle identifie les classes populaires françaises et leur histoire à des communautés ennemies.
    Mais ceux qui portent la plus grande responsabilité sont les socioliberaux ayant gouverné entre 2000 et 2020 en Europe en acceptant le même cadre de référence que les conservateurs et les libéraux, en confondant la dimension du marché européen avec un espace d’émancipation et de liberté.

Nous nous rendons compte de notre vulnérabilité, de notre incapacité à nous reformer, et les grandes puissance politiques et militaire prennent ainsi le pas sur notre “force commerciale”.

J’ai longtemps et abondamment écrit sur l’échec allemand. Je rappelle cependant que l’Allemagne est, en PIB, au second semestre 2025, au niveau de fin 2019. C’est la pire performance de l’OCDE.
Et pourtant, l’Europe continue d’être mercantile sur le modèle allemand.

J’ai posé la question en juillet à Aix en Provence, en présence du gouverneur de la banque de France, au représentant du mouvement “MEGA” (make Europe great again): les Etats Unis se comportant de plus en plus comme un État hostile, en tout cas ne jouant plus son rôle d’allié, n’aurions nous pas intérêt à quitter l’OTAN et former notre propre alliance militaire, conforme à notre espace de souveraineté?
Cette réflexion est bien sûr seulement un élément parmi bien d’autres.

Le représentant autoproclamé du nationalisme libertaire européen a de suite exprimé son opposition avec cette idée. Il ne conçoit l’Europe grande que vassale des États Unis.

C’est aussi en accord avec un discours decliniste en Europe. Cela suppose également de disqualifier toute notre histoire, d’assimiler le destin d’une minorité – les capitalistes colonialistes – à celle des mémoires familiales européennes, de jeter le patrimoine intellectuel et culturel comme criminel, et de nous préparer à revenir à l’état d’esclaves.

La bourgeoisie européenne conservatrice, démocrate chrétienne ou libérale, n’a aucun inconvénient moral ou culturel à cette construction future. Elle espère en effet, dans ce nouveau féodalisme, rester du camp des barons.
Elle est prête, comme au sein du parti républicain, à tout jeter par la fenêtre pour conserver sa position de domination.

La question est donc celle-ci : comment reprenons nous le contrôle de notre destin, peuples d‘Europe?

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Bienvenue!

Entrepreneur du numérique depuis 25 ans en Allemagne, je mène de front activités économiques et engagement politique. J’ai eu la chance de mener des organisations de 50 à 200 salariés avec des clients allant des PME-ETI aux grandes entreprises. Avec une formation d’historien, ex conseiller du commerce extérieur de la France (CCEF) je suis membre de l’Institut français des administrateurs (IFA).  Gascon, mes racines sont les mariniers de la Garonne et les Calvinistes néracais, mon nom de plume Weindenberg est la traduction de Pouydesseau.
linkedin: https://www.linkedin.com/in/mpouydesseau/


Mathieu Pouydesseau

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