La bataille populaire

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Pourquoi est-il si important de s’adresser aux classes populaires et moyennes considérées societalement conservatrices (on y reviendra, ce n’est pas vraiment le cas) et socialement progressistes (au sens matérialiste de socialement )?


Et bien parce que sinon, c’est la leçon que nous avons décidé d’oublier parce que la bonne bourgeoisie liquide toutes les leçons de la période en la prétendant “incomparable”, comme dans les années 30, comme aussi autrefois dans les années 1840-1860, ces classes vont choisir des partis en rupture avec le système bourgeois mais issus du national-libéralisme ou du national conservatisme.

L’évolution des sondages depuis le début de la mesure de BSW créé en décembre 2023, mais proposé en sondage que fin janvier, démontre son rôle dans la réduction de l’abstention et le plafonnement de l’extrême droite



En Allemagne, le SPIEGEL vient de publier une étude sociologique décisive sur le sujet :
Le SPD et les Verts ont perdu jusqu’au deux tiers de leurs électeurs des classes populaires et moyennes de province de 2021!
C’est l’AfD qui récupérait cet électorat ayant voté SPD ou Vert dans sa presque totalité, une partie choisissant l’abstention, jusqu’à ce que la scission des Linke avec Sahra Wagenknecht crée une alternative à ce vote populaire.
Depuis, la progression de l’AfD est stoppée.

Certains en profitent pour diffamer le mouvement BSW comme rouge brun. Le gros de la critique vient des Linke et du SPD, et la droite est bien heureuse de pouvoir rebondir sur cette campagne sans en être l’initiatrice.

C’est exactement la même campagne que celle des Insoumis contre le PCF et ses alliés aux Européennes, de la Gauche Républicaine & Socialiste aux Radicaux De Gauche Lrdg.

Mais la question principale est évacuée par ces campagnes de diffamation: comment empêcher la progression de l’extrême droite dans les classes que les gauches politiques et syndicales ont pour mission d’émanciper ?

L’une des réponses, théorisée par la petite bourgeoisie intellectuelle en mal d’ascension sociale rassemblée autour de Strauss Kahn dans les années 2000, c’était d’abandonner ces classes là. C’est le sens d’ailleurs du “Progressisme” propagé par les Clinton et introduit en Europe par l’alliance Blair-Schröder.

Congrès fondateur du parti Alliance Sahra Wagenknecht et la fondatrice en pied, décembre 2023 à Berlin, photos de l’auteur,  envoyé comme observateur par son parti.


Le succès est « indéniable » : après deux mandats progressistes, les Républicains l’emportent avec une alliance déjà extrêmement conservatrice pour l’époque. L’échec économique des républicains permet la victoire d’un président progressiste- qui ne pousse pas plus loin que les limites du social libéralisme. Sa grande réforme de l’assurance maladie sera perçue, comme les 35h en France en 2002, à la fois comme trop favorable aux cadres intermédiaires et pas assez aux ouvriers et employés, et à la fois comme une contrainte et un fardeau pour les franges libertariennes de la droite populaire.
C’est la seconde déception, et le basculement de franges entières de classes populaires dans le populisme neofasciste de Donald Trump.
Biden a en partie rompu avec ce progressisme avançant sur les questions matérielles et sociales.

Et le conservatisme societal, réactionnaire, des Républicains est en train de leur coûter l’électorat féminin partout aux États Unis. La réaction, c’est à dire la restauration de lois sur l’avortement datant parfois de 1864, est en train de mobiliser des classes dépolitisées et un électorat féminin en défense de ses droits. Cette erreur ne sera pas reproduite en Europe.

En Allemagne la crise énergétique enclenchée par l’invasion de l’Ukraine par la Russie et aggravée par le sabotage de North Stream 1 a profondément changé les perspectives d’avenir de toutes les classes et milieux socioculturels.
Mais la plus forte dégradation, ce sont les classes populaires qui l’ont subit, qu’elles soient progressives et urbaines, traditionalistes et issues de l’immigration, ou anti système et provinciales.

Les partis de l’arc démocratique selon le Spiegel (sans AfD, Linke et BSW) obtiennent leur meilleur adhésion dans trois classes bénéficiaires de la croissance 2010-2021, et les pire dans les classes précaires et celles nostalgiques de l’état providence



Le SPIEGEL ne parle pas des pertes matérielles. Il conclut à la nécessaire coopération de la droite chrétienne démocrate et des trois partis en coalition gouvernementale – c’est à dire la reconstitution de l’alliance bourgeoise centriste qui a conduit l’Europe à l’impasse de 2022 sous Merkel.

Toutes les classes et milieux perdent confiance dans l’avenir, mais en particulier les classes traditionnelles du vote social démocrate. La perte de confiance dans l’avenir s’accompagne d’une crise de confiance dans la démocratie



La réalité, c’est que la création de l’AfD n’aurait JAMAIS dû entraîné la réapparition d’une extrême droite aux courants ouvertement neofascistes à plus de 15% dans la Nation mère du nazisme et de la Shoah.


Au départ, c’est un parti sur le modèle de l’UPR d’Asselineau en France.
Un seul message : l’euro est le tombeau de l’épargne des rentiers.
Une seule politique proposée : une approche juridique de la question (ce qui est en soi parfaitement conforme à lordoliberalisme, cette doctrine économique née en Allemagne dans les années 30 et diffusant jusque dans le néolibéralisme bureaucratique contemporain).

Mais rapidement d’autres groupes déjà nés de la déception des classes populaires notamment du Sud prospère allemand se rattachent à ce parti, et il commence une évolution vers la droite de la droite.

Linke, Verts et SPD ont la majorité des sièges en 2013. Au lieu d’envoyer Angela Merkel dans l’opposition, le SPD, imbibé de la thèse des gauches irréconciliables, choisira une grande coalition avec elle. Il y perdra 7 points et des dizaines de milliers de militants.


En 2013, il manque de peu la barre des 5% aux élections pour rentrer au Bundestag. La gauche, divisée en trois partis, SPD, Verts et Linke, se considère elle-même irréconciliable. Aveugle au danger de l’extrême droite, ignorant le coup de semonce du succès – un feu de paille – du parti Pirate entre 2010 et 2012, cette gauche ne fera rien de sa majorité parlementaire.
Ah si, une chose, en fin de mandat, lorsque tout est trop tard : le mariage pour tous, imposé à Merkel qui était contre. C’est elle pourtant qui en tirera le crédit dans les milieux progressistes internationaux.


Le succès de l’AfD en 2017 est inscrit dans le résultat de 2013.

Le résultat de 2013: avec un seuil à 5%, 16% des électeurs ne sont pas représentés au Bundestag. Si la droite absorbe le vote libéral (FDP) victime d’un « vote utile », la Weimarisation est déjà bien engagée. La somme AfD+Pirate+NPD annonce le score de 2017 de l’AFD à 11% (récupérant aussi 3 points de CDU et SPD)


Mais les conditions matérielles des classes populaires allemandes vont continuer à se dégrader pendant que les classes libérales bourgeoises vont connaître une prospérité et une élévation inouïe depuis la réunification.

Cette étude de 2019 sur les chiffres arrêtés en 2017 explique en partie comment les partis pro européens et ceux eurosceptiques recouvrent de plus en plus les réalités matérielles du partage des revenus de la croissance économique, où les 30% des classes populaires sont maltraitées, et les 1% les plus riches y gagnent 5 fois plus que les classes moyennes !



Je pourrais ici redonner tous les chiffres et les analyses que j’ai publié depuis 2012 sur ce paradoxe et cette profonde inégalité des années de prospérité allemande. J’en avais même alerté la délégation du PS venue visiter le congrès du SPD en décembre 2011!
Même Helmut Schmidt le sentait en 2011 : la bascule était à l’œuvre. Rappelons que cet homme savait ce qu’était la guerre : il fut officier au front. Son dernier discours devant le congrès est a plusieurs égards prophétique.

Mais je vous donne quelques statistiques : entre 1995 et 2016, en Allemagne, les 4 déciles du bas dans la répartition des revenus a connu une baisse de son pouvoir d’achat, au mieux une stabilité.

Ces chiffre publiés par le Spiegel en 2017 confirment toutes les études en Europe sur la répartition de la croissance. A noter ici que la progression de la valeur du patrimoine n’est pas inclus, expliquant la progression raisonnable des 10% les plus riches. Le paysage politique en 2024 recouvre assez fidèlement la répartition des évolutions de pouvoir d’achat en 2015.


La prospérité de l’économie allemande entre 2010 et 2020 n’entraîne un rattrapage des classes populaires leur permettant de dépasser leur niveau de vie de 1996 qu’en 2018. Ces gains serons effacés par la crise du Covid puis l’inflation et la récession de 2022-23.

Cette représentation est seulement sur les salaires et jusqu’en 2016. Les 10% les moins favorisés n’ont aucune raison de faire confiance à la démocratie pour améliorer leur situation matérielle. les 30% suivants dépassent le niveau de 1996 mais dans une proportion très inférieure à la croissance moyenne. Le dixième décile, le plus riche, est le grand gagnant y compris sur la masse salariale. La même évolution est observée en France où les 1% de salariés les mieux payés font progresser de 30% leur part dans la masse salariale au détriment de tous les autres.


30 % des allemands ont vu leur situation matérielle et sociale stagner en 2024 au niveau de 1995.
Le discours de la “décroissance” et de la “frugalité” venant d’intellectuels bourgeois n’est pas très populaire dans ces classes là qui souvent ont aussi connu la double punition de l’absence d’investissement public dans les infrastructures de leurs lieux de vie.


Le discours de la “solidarité” et du “partage” pour les réfugiés de 2015 puis ceux de 2022 – l’Allemagne a accueilli deux vagues de 1 million de personnes chacune – est en contradiction avec le discours de la culpabilisation, de la mise en concurrence et du refus de solidarité introduits par les réformes Harz4 ou des retraites.
En 2019, dernière année de grande prospérité allemande et d’excédents commerciaux, d’excédents budgétaires, il y a 18% d’allemands considérés comme pauvres. C’est 25 à 30% de plus qu’en France.

Les classes moyennes et supérieures sont en 2015 en moyenne 10% au dessus de leur niveau de vie de 1996 et serons même en 2019 à plus de 30% de gains de pouvoir d’achat. Seule la crise de l’inflation les freine en 2023. Leurs patrimoines progressent tant en bourse qu’en valeur immobilière suite à une bulle spéculative faisant progressé à Berlin les prix de l’immobilier de 80% en dix ans.


C’est la double punition pour les classes populaires, obligées souvent de quitter les quartiers où ils vivaient à chaque déménagement nécessaire.

Ce sont ces réalités matérielles qui provoquent un afflux de classes nombreuses dans un vote anti système. Le NPD, parti ouvertement neonazi, est encore trop radical pour les classes nombreuses attachées à la démocratie sociale allemande.
Le parti Pirate et les “Électeurs libres” servent de soupape entre 2010 et 2012.
Ces électorats critiques d’une action inégalitaire de l’Etat en période prospère trouverons dans l’AfD anti-Euro un premier lieu de cristallisation.
Des 2014 cependant des groupes radicaux s’emparent de l’AfD, virant d’ailleurs son fondateur.
Imaginez que l’UPR soit noyauté par Dupont Aignan, Zemmour et Marion Maréchal qui en excluent Asselineau. C’est ce qui se passe en 2015.
Merkel, en déclenchant une crise européenne par calcul politicien en septembre 2015, sans en calculer les conséquences politiques, sedimente une conscience de soi de la bourgeoisie heureuse positive dans l’accueil des réfugiés. Le patronat allemand s’en réjouit également, lui qui depuis 1975 préfère un déficit démographique et une immigration du travail plutôt que d’investir dans des crèches, des écoles, des cliniques pédiatriques, des emplois d’assistance des mères au travail.
Mais les classes populaires touchées durement par les réformes de l’assurance chômage et des retraites, par la spéculation immobilière, par la dégradation des services publics avec le refus d’investissement de Merkel, ne comprennent pas. Quand la démocratie sociale sera t-elle donc solidaire et socialement juste ?
Le thème principal des préoccupations des allemands au vote de 2017 c’est la justice sociale, toutes les études l’ont montré. Le candidat du SPD Schulz l’avait d’ailleurs senti, menant un début de campagne sur le sujet, estimé alors à 33%.
Et puis les socioliberaux imposerons un virage de la campagne vers des sujets societaux, le retour de Schröder au meeting de campagne, et l’Europe comme perspective sociale.
C’est l’effondrement du SPD, 23%, et le retour de l’extrême droite au Bundestag pour la première fois depuis 1953!

L’AfD de 2017 est très différente de celle de 2014. Les franges radicales entrées en 2015 sont rapidement dépassées par … leur droite. D’authentiques neonazis et neofascistes – les tribunaux allemands ont confirmé que ce n’était pas de la diffamation de les appeler ainsi – s’emparent de fédérations entières.
C’est la même évolution que le parti républicain aux États Unis.
Le parti est depuis sous surveillance officielle des services secrets intérieurs pour la menace qu’il représente pour l’ordre démocratique.
Depuis 2015 d’ailleurs les actes de terrorisme meurtrier d’extrême droite dépassent en nombre de victimes ceux des islamistes en Allemagne.

La crise du Covid ralentit leur progression: un pays d’ingénieur apprécie peu les délires anti scientifique malgré la radicalisation extrême d’une aile anti vaccin.

Sondage Européennes du 10 avril.

L’AfD à 19% est 4 points en dessous des sondages de novembre. BSW apparu en décembre est déjà entre 6 et 7%. Les Linke conservent leur socle urbain « woke ». La coalition gouvernementale ne rassemble que 33%, les verts sont les seuls à résister. La droite surnage mais loin des 30%. Il n’y a pas de seuil à 5% aux européennes : le parti animaliste TSP et le parti des « électeurs libres » (droite libertaire) aurons des élus.

Cabinet de coalition Hitler: plusieurs ministres de droite et de centre droit y sont présents, dont le technocrate (costume gris clair) Johann Ludwig Graf Schwerin von Krosigk, ministre des finances depuis juin 1932 et qui le restera jusqu’à son arrestation le 23 mai 1945. Condamné à Nuremberg à seulement 10 ans de prison, il sera amnistié en 1951. C’est lui qui organise le pillage des biens juifs et déportés.


Mais en 2023, l’AfD progresse quand même comparé à 2017 ou 2021 de 9 à 22%.
Seule la création de BSW, le parti de Wagenknecht, ancienne dirigeante des Linke qui avait déjà tenté une telle initiative en 2018, permet de ramener l’AfD sous les 20%.
Le parti BSW est dès sa création à 7% dont 4 venus de cet électorat ayant voté SPD, Vert ou Linke et tenté par un vote protestataire à l’extrême droite, et 3 venus de l’abstention des classes populaires.
Les linke, le parti d’origine, restent stables à 3%…

Contrairement au Spiegel, je vois dans la reconstitution de l’alliance au centre la pire des solutions.
C’est suite à des gouvernements de grande coalition, puis du centre gouvernant par ordonnances et l’équivalent d’un 49.3, que ce même centre allié aux technocrates proposent une alliance politique à Hitler en 1933. Cette coalition Centre-Technocrates-Nazis tiendra jusqu’en juillet 1944. Les technocrates, comme le ministre des finances, en poste sans interruption de 1932 à 1945, resterons jusqu’au bout.

Il faut que les gauches retrouvent leur plus petit dénominateur commun.
C’est la recherche de ce dénominateur qui est urgente partout en Europe.

Mais les centristes ont choisi leurs classes. Et ils ont choisi d’envoyer les classes populaires et les classes moyennes de province, en France, en Allemagne, en Italie, et avant en Hongrie et en Pologne, à l’extrême droite. Partout, les gauches « progressistes » disparaissent parce qu’elles refusent les analyses matérielles.

Et la presse ne veut pas donner de la visibilité aux analyses matérielles. C’est le second sujet.

La Gauche Unie de cette liste mets les questions matérielles, production et souveraineté, au cœur de la reconquête des classes populaires et moyennes

Une réponse à « La bataille populaire »

  1. […] Parlons de l’Allemagne d’aujourd’hui au regard de celle d’hier […]

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Entrepreneur du numérique depuis 25 ans en Allemagne, je mène de front activités économiques et engagement politique. J’ai eu la chance de mener des organisations de 50 à 200 salariés avec des clients allant des PME-ETI aux grandes entreprises. Avec une formation d’historien, ex conseiller du commerce extérieur de la France (CCEF) je suis membre de l’Institut français des administrateurs (IFA).  Gascon, mes racines sont les mariniers de la Garonne et les Calvinistes néracais, mon nom de plume Weindenberg est la traduction de Pouydesseau.
linkedin: https://www.linkedin.com/in/mpouydesseau/


Mathieu Pouydesseau

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