Il y’a souvent plus de stupidité que de courage dans une constance apparente. Jean Jacques Rousseau in Julie, ou la nouvelle Héloïse.
Une histoire de la dette et des dépenses publiques des pays développés démocratiques.
Depuis le début des années 1970, c’est à dire depuis plus de 50 ans maintenant, les libéraux, au nom du pragmatisme, de l’efficacité économique, et de la démocratie, s’attaquent aux instruments de l’Etat providence mis en place par les pays développés démocratiques après 1945.
La volonté, partagée, des États Unis aux pays de l’Europe occidentale et au Japon, de construire des démocraties représentatives fortes assises sur un système économique soucieux de faire profiter le plus grand nombre des richesses produites, était le résultat d’une réflexion morale et politique. Il s’agissait d’empêcher le retour des fascismes.
« Plus jamais ça ! » n’est pas une invitation à commémorer des chrysanthèmes, mais un appel à agir, tout le temps, contre le retour du fascisme
Beaucoup, notamment ceux qui avaient été impressionnés par l’esprit de sacrifice admirable des populations sous régime soviétique dans la lutte, à mort, avec une Nation, l’Allemagne, qui promettait le genocide non seulement aux juifs, mais aussi à l’essentiel des peuples slaves, ont tendance à penser que seul l’anticommunisme façonne les systèmes sociaux conçus dans les années 1945-1950.
C’est penser trop vite. Non, il ne s’agissait pas d’acheter la paix sociale pour réduire l’influence des mouvements communistes – de nombreux cercles anticommunistes, notamment dans la démocratie chrétienne, chez les souverainistes de gauche dont le gaulliste Chabanne Delmas fut un exemple français, ou le radicalisme social dont Pierre Mendes France fut un autre exemple – il y avait une conscience claire que les idéologies d’équilibre budgétaire et de compétition entre groupes sociaux avaient favorisés les fascistes dans toute l’Europe.
Chaque pays choisit ses instruments de solidarité nationale selon son histoire propre. Et lorsque une partie de l’Allemagne retrouva sa souveraineté – sous contrôle et occupation cependant pendant encore 40 ans – un consensus s’établit pour choisir une « économie sociale de marché » avec des instruments puissants de contrôle de la liberté des propriétaires – l’article 14 de la loi fondamentale – et les éléments les plus avancés de cogestion des entreprises entre travailleurs et propriétaires du capital.
L’offensive libérale des années 1970 trouve ses succès électoraux dans les séquelles de nouvelles crises mondiales qui pourtant n’ont pour origine et causes ni les instruments de coooperation et de solidarité mis en place, ni les législations contraignantes sur les concentrations capitalistes comme sur les garanties du pluralisme démocratique dans le respect du droit et de la vérité.
Ces crises mondiales ont deux causes principales : la première, c’est la guerre froide. La compétition militaire et géopolitique entre le bloc capitaliste et le bloc communiste entraîne l’explosion de la dette publique des États Unis.
La seconde, c’est la dépendance à des énergies carbonées abondantes et pas chères pour l’économie industrielle capitaliste dans un contexte où les plus fortes réserves sont dans des pays non membres du cercle des démocraties occidentales et nippones ni du cercle communiste. Si le nationalisme arabe des années 50 et 60 prends exemple sur les républiques séculières et laïques françaises et turques, au tournant des années 70, partiellement pour éviter que des régimes socialistes arabes se rallient au bloc soviétique, le pouvoir américain favorise des régimes autoritaires religieux. Or, ces régimes, nationalistes ou islamistes, sont solidaires du peuple palestinien, dont les droits et la légitimité à vivre dignement n’ont pas été pris en compte suffisamment au moment de la création d’Israel. Le conflit israélo arabe sert de prétexte à une crise des prix pétroliers et gaziers, source d’un choc inflationniste dans toutes les démocraties occidentales.
C’est sous couvert de lutte contre cette inflation, pourtant importée dans deux chocs, en 1973 et 1979, que les néolibéraux vont construire leur hégémonie sur les questions économiques et sociales.
La recette est simple : baisser les salaires de classes populaires consommant de manière irresponsable, baisser les impôts des entreprises et des plus riches pour dégager des moyens pour l’investissement, déréglementer l’économie et privatiser les activités nationalisées en conséquence de la guerre contre les fascismes, officiellement baisser les dépenses dans les mêmes proportions que la baisse des recettes fiscales des exemptions du capital pour baisser la dette publique.
Cette recette est fondée sur une philosophie profondément pessimiste de la nature humaine, réduite à un individu égoïste et rationnellement soucieux de son intérêt matériel contre ses voisins, ses amis, ses proches, et une foi inébranlable dans le marché comme outil magique de fixation des prix les plus favorables à la collectivité, et du prix comme la seule manière raisonnable d’inciter la société à aller dans le sens du progrès.
Évidemment, un discours à la fois grossièrement polémique et volontiers angoissant assimilera toute tentative de distribution sociale, de solidarité et de coopération, à des utopies complices des crimes du communisme. Par nécessité, tout ce qui a pu inspirer la critique du capitalisme depuis 1789 sera assimilé dans un révisionnisme confusionnisme tant au communisme qu’au fascisme, décrit comme étant, contre toute vérité scientifique, une extension du socialisme.
Contrairement à ce que l’on pense, les théories du technocratisme libéral ne sont pas scientifiques. Elles sont fondées sur des choix de nature philosophique, je dirais même, théologiques.
Pire : la science, tant la génétique, les neurosciences, l’étude des caractéristiques de notre cerveau, l’étude paléontologique comme les différentes applications de l’intelligence artificielle à nos antécédents humains comme primates, remettent en cause fondamentalement l’idée pessimiste d’une nature humaine individualiste et égoïste criminelle, en somme, traduction néolibérale de l’idée judéo-chrétienne (et par conséquence islamique) d’un homme coupable en regard de dieu.
Le néolibéralisme le plus extrémiste qui inspire les mouvements neofascistes contemporains, que ce soit les supremacistes, les trumpistes, les adeptes des thèses du choc des civilisations ou du grand remplacement, s’est adjoint un néodarwinisme social d’une radicalité criminelle rappelant « Mein Kampf » avec Ayn Rand.
Mais la progression des idées libertaires, c’est à dire de la disparition de l’Etat, s’accompagne d’un communautarisme raciste et neoreligieux, s’accommodant d’une correction des excès du marché dans l’espace des communautés de religion, de coutume, de langue ou de pays d’émigration.
Les bigots cependant sont aussi à gauche.
L’universalisme humaniste naît en Europe au même moment du paroxysme criminel des guerres de religion, entre l’apaisement en France avec Henri IV, assassiné par un intégriste religieux en 1610, et les prémices des crimes génocidaires de la guerre de Trente ans en Europe centrale (1618-1648).


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