Tous les ans, mon pèlerinage a lieu en mars.
C’est ma première destination cycliste lorsque je décrasse le corps après l’hiver.

A chaque fois, j’apprends des choses différentes, je suis sensible à un aspect différent.
Le camp de Sachsenhausen était aux portes de Berlin. Il a servi dès avant la solution finale à tuer massivement.

Le futur commandant d’Auschwitz, Höß, fit ainsi tenir debout dans le froid tous les détenus du camp le 18 janvier 1940.
140 détenus en mourront le jour même ou un peu plus tard.
Sachsenhausen fit l’expérimentation de l’assassinat par balle dans la nuque. Un bâtiment fut construit exprès pour cela tant les besoins étaient grands, et un crématoire à côté.
Mais les gardiens tuaient de plein de manière différente.
Le premier mort, un écrivain juif anarchiste, fut roué de coups, puis, sa casquette fut jetée sur les barbelés du mur d’enceinte, et il reçut l’ordre d’aller la chercher, prétexte à l’abattre là.
Lorsque les exécutions par balles avaient lieu, c’était des dizaines de coups de feu par jour.
Le camp n’était pas éloigné de Sachsenhausen, faubourg d’Oranienbourg. A vélo, c’est 62 km aller et retour de Berlin : une bonne balade. Le camp, près d’une forêt, était comme Dachau ou Buchenwald à distance d’une balade en forêt de la vie civile allemande.

Le film « The Zone of Interest » a gagné un Oscar. Il se penche sur la normalité de la vie des SS mais aussi sur la bande son du camp. A Sachsenhausen , les villas proprettes des familles de la garnison SS existent toujours, occupées par d’autres familles bien sûr. Elles sont à 100 m du mur d’enceinte de la zone industrielle, à 200 m de la baraque « Z », celle où on tue massivement.
Quel était la bande son ce jour de l’été 1941 où des centaines de prisonniers de guerres russes, choisis parce que soupçonnés d’être juifs ou communistes, furent abattus, par paquet de 20 à la suite, chacun d’une balle dans la nuque?
Il manque encore la bande olfactive. A Sachsenhausen, des survivants racontent l’odeur permanente des corps qu’on brûle, à en devenir fou, les cendres, la suie, et parfois les petits bouts d’os qui redescendent, et aussi tous ces corbeaux, toutes ces corneilles, balais incessant cherchant à se nourrir du festin des corps tués.

Bien sûr que l’on savait. Suivant le vent, ça retombait sur les pavillons des SS, sur la ville, sur l’usine proche, sur la centrale d’épuration, sur les péniches passant le canal à un kilomètre.
1000 mètres, c’est bien peu pour prétendre avoir été « trop éloigné ».
Des milliers de déportés de Sachsenhausen étaient employés par Henkel pour fabriquer des avions, les bombardiers He111 puis He177, et aussi par Siemens, pour l’électronique et les câbles.
Bien sûr que les cadres et ingénieurs savaient.
D’ailleurs, le camp recevait de fréquentes visites ! L’un de ses commandants fut choisi par Himmler pour son éloquence dans les visites !

Il y avait à l’autre bout du camp un « camp spécial ». En 1940, 600 prêtres, évêques, cardinaux polonais y furent internés, battus, torturés, pendus.
Car les nazis ne voulaient pas exterminer seulement les juifs. Il fallait exterminer les tsiganes – plusieurs centaines passent par Sachsenhausen avant la construction d’Auschwitz – les slaves aussi. Les polonais sont tués en masse dès 1940.
On tue aussi les prisonniers de guerre occidentaux, les résistants. Près de 2500 résistants français seront envoyés à Sachsenhausen.

Ce camp est l’expression d’un cynisme absolu au service d’une idéologie précise, cohérente et tout aussi absolue.
Il fut construit pendant les Jeux Olympiques de 1936. L’olympisme n’a jamais freiné les crimes de ses dictatures organisatrices, que ce soit à Berlin, à Sotchi ou ailleurs.
Au moment où Sachsenhausen est construit, la même semaine, Franco lance son coup d’état en Espagne.
Le Front Populaire gouverne, mais le pacte franco-sovietique qui devait isoler l’Allemagne nazie a été déjà enterré par Laval en 1935, sous la pression de l’antisémite ministre des affaires britannique Halifax. Celui-ci ira chasser, dans le Brandenbourg, avec son ami Goering. Carinhall, la résidence de chasse du Reichsmarschall, fut construite par l’architecte du stade olympique de Berlin dans la forêt de Schorfheide, à 45 Km du camp de Sachsenhausen, deux heures de vélo.
Ne l’oublions pas : l’esprit munichois, en 1938, est le résultat d’une intense diplomatie britannique depuis 1935, qui fait pression sur la France, méfiante. A l’époque, l’amitié franco-britannique joue le rôle actuel de l’amitié franco-allemande. Alors la France hésite toujours à se démarquer des anglais.
Ce que la France ne sait pas alors, c’est que Chamberlain et Halifax, les conservateurs britanniques, rêvent d’un pacte avec Hitler pour mettre fin au communisme soviétique.


Car là aussi on l’a oublié: c’est le centre droit allemand, avec le soutien de la technocratie étatique et du patronat des grandes entreprises, qui institutionnalise le NSDAP. Dès l’été 1932, seulement 4 ans avant la construction de Sachsenhausen, le centre droit aide Goering à devenir président du Reichstag. Parallèle intéressant, c’est avec les voix du centre droit macroniste que le RN a obtenu des vice présidences à l’assemblée nationale.
C’est d’un gouvernement de centre droit et des ministres techniques que naît l’idée en janvier 33 de donner la chancellerie à Hitler.
En 1936, le cabinet Hitler compte toujours cinq ministres issus des cabinets de la droite et du centre des années 1931/1932, et pas des « petits » : ministres des finances, de l’économie (l’ancien président de la Banque Centrale allemande dans les années 20, membre de la droite technocrate), de la justice, des affaires étrangères (Ribbentrop, c’est seulement à partir de 1937), des transports et de la poste.


Et d’ailleurs, qu’est ce qui a alimenté le vote pour les nazis, si ce n’est la violence de la crise sociale, l’absence de corps intermédiaires, la dégradation de l’assurance chômage et des retraites, les pertes de pouvoir d’achat et le chômage de masse, c’est à dire, les conséquences des politiques économiques d’équilibre des comptes publics ?
Hitler fera son « miracle économique » en manipulant les comptes publics, dissimulant l’ampleur de l’endettement et du déficit, et rapidement, l’expansion extérieure est la seule solution pour éviter la banqueroute financière.
La guerre seule pouvait faire diversion de la faillite de l’état.



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