
Nous vivons un temps de transformation considérable.
2025 sera probablement, avec les années qui précédent depuis mars 2020 et les années qui suivent jusqu’à la prochaine stabilisation géopolitique, une année charnière dans l’histoire de l’humanité.
Août 1945, bascule de l’histoire

Image du champignon atomique sur Hiroshima, source mémorial de Hiroshima
Il y a 80 ans ce jour, l’humanité vivait aussi un moment charnière: l’Europe était libérée depuis trois mois de la dictature et le colonialisme génocidaire allemand, soutenu par ses alliés fascistes et nationaux-bourgeois des pays occupés.
Les prisonniers de guerre, les déportés du travail et les survivants du système concentrationnaire tentaient de rentrer dans des foyers, et pour les survivants juifs, foyers souvent rasés, sans autres survivants, ou pire, foyers occupés par d’autres réfugiés poussés là par la guerre.
Dans le même temps, les minorités germanophones d’Europe de l’Est, complices dans leur grande majorité – car bénéficiaires matériels – des crimes nazis étaient expulsés vers l’Allemagne occupée.
En France, le procès de Pétain et les progrès de l’épuration des traitres et des antisémites agitaient les conversations.
Au Japon, pour accélérer la fin de la guerre et imposer sa superiorité militaire au sein des forces alliées, les Etats Unis lançaient la seconde bombe atomique de l’histoire, pour la première fois sur une cible civile, la ville d’Hiroshima.
Personnellement, cette date a une importance plus immédiate: c’est la naissance de ma mère.
J’ai passé des heures à lire l’encadré de la une du 6 août 1945 qu’un ami lui avait offert à ses trente ans.
La fin de la guerre?
Le prince de Broglie, grand physicien, y écrivait : « Ce sera la force motrice de demain : des projets de machines bien étudiés ont déjà fait l’objet de brevets. Ce sera dans l’industrie une révolution inouïe. (…) L’humanité est-elle assez mûre et sera-t-elle assez sage pour n’être pas un jour victime du nouveau secret qu’elle vient de découvrir ? »
Albert Camus écrivait également « La civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conquêtes scientifiques. »
Le Figaro s’interrogeait « Est-ce la fin des monstres? »
Est-ce que la guerre nucléaire est la fin de la guerre?
« Il suffira de monopoliser la production des bombes atomiques ? Alors, concilieront les sceptiques, les pays sans atomes seront à la merci des pays à atomes ? Ça fera des histoires beaucoup plus dangereuses encore que les histoires de pétrole. «

La fin de l’histoire?
Cette réflexion – un évènement historique inoui entraine la fin du mouvement de l’histoire de l’humanité – est un grand classique.
L’illusion commerçante
Beaucoup ont en mémoire ce qu’un philosophe libéral, théoricien du néoconservatisme américain, écrivait à la chute du communisme: l’humanité aurait atteint la fin de son histoire dans la démocratie libérale Etats-Unienne. Fukuyama devait trouver dés 1996 un contradicteur dans la famille de pensée néoconservatrice avec Samuel Huntigton, qui posa l’idée d’un « choc des civilisations » perpétuant le mouvement de l’histoire – et préfigurant le trumpisme et la militarisation du monde actuel.
Le néolibéralisme accompagnait dans les années 1990 cet effondrement des systémes alternatifs au capitalisme marchand d’une double idéologie finissant l’histoire.
D’un côté, la promesse d’un progressisme naturellement conséquence d’un marché libre et non faussé, de l’autre, la résolution des conflits par l’équilibre naturel de l’offre et la demande, cessant toute friction, allaient offrir la paix éternelle.
La social-démocratie, repentante de son héritage marxiste, devait se convertir, dans le progressisme clintonien, à la même interprétation historique.
Incapable danalyser l’importance – et la violence – de la réponse du capitalisme contemporain à la menace d’une redistribution des richesses dans le cadre de la lutte contre le réchauffement, l’absence de réflexion matérielle a entraîné une surestimation de la réflexion juridique, le droit international (ou aux USA le droit constitutionnel) étant le dernier refuge pour modérer la concentration du capital (variante en UE : les traités européens).

Hannah Arendt, avant même la révolution néolibérale, s’interrogeait dans un texte publié à titre posthume « Fin de la politique et fin de l’histoire coïncident alors dans l’infernale répétition de l’éternité marchande. L’idée d’une autre société est devenue presque impossible à penser, et d’ailleurs personne n’avance sur le sujet dans le monde d’aujourd’hui. Nous voici condamnés à vivre dans le monde où nous vivons. »
« There is no alternative »…
Le réveil de l’histoire
La multiplication des crises financières depuis 1987 cependant était un symptôme clair que des forces profondes continuaient d’agir pour remettre en branle le mouvement de l’histoire.
En 1991, la guerre revenait sur le continent européen.
Les Etats-Unis, aprés avoir battu l’armée irakienne, décident de rester en Arabie Saoudite, à la colère des croyants orthodoxes sunnites. Il s’en suivra une guerre de 30 ans entre islamistes et puissances occidentales.
Un extrémiste raciste et bigot assassine en 1995 Izhtak Rabin, et ce que nous voyons à Gaza en 2025 est directement lié à cet assassinat.
A la crise de la globalisation engagée suite à une crise financiére en 2008 mal soignée s’ajoute une crise pandémique, une guerre d’agression russe en Ukraine, et une inflation de l’offre, convulsions brutales remettant en cause l’attachement des peuples occidentaux à la démocratie libérale.
L’individu et l’Humanité
Hegel écrivait : « « l’individu se fait souvent des idées sur lui-même, les grands desseins et les actes grandioses qu’il veut accomplir, l’importance de sa personne et sa contribution au salut de ce monde. Mais ces idées ne mènent pas loin. Les rêves que l’individu peut faire à son propre sujet ne donnent qu’une idée exagérée de sa propre valeur »
C’est sans doute la critique la plus aigue de l’individualisme, des rêves d’hommes providentiels, du bonapartisme, en somme, qui semble pourtant dominer les partis autoritaires.
Hegel croyait aussi à un « Volksgeist » connaissant un cycle d’existence conduisant à une « fin ».
Après tout, la fin de l’histoire, c’est aussi le philosophe de Iéna.
Cycle, ou forces dynamiques en constante opposition?
Ces questions ne sont nullement neuves.
Polybe, un historien grec vivant à Rome, a théorisé les cycles de l’histoire des régimes politiques et des civilisations.

Source librairie Histoire et société
« Toute monarchie n’est pas royauté, mais celle-là seulement à laquelle les sujets se soumettent de bon gré, et où tout se fait plutôt par raison que par crainte et violence.
Toute oligarchie ne mérite pas non plus le nom d’aristocratie.
Il n’y a que celle où l’on choisit les plus justes et les plus prudents pour être à la tête des affaires.
En vain aussi donnerait-on le nom de démocratie à un état où la populace serait maîtresse de faire tout ce qui lui plairait.
Un état où l’on est depuis longtemps dans l’usage de révérer les dieux, d’être soumis à ceux dont on tient le jour, de respecter les vieillards et d’obéir aux lois, et dans lequel l’opinion de la majorité est toujours victorieuse : voilà ce qu’on peut à juste titre appeler le gouvernement du peuple.
On doit donc distinguer six sortes de gouvernements, les trois dont tout le monde parle et dont nous venons de parler, et trois qui ont du rapport avec les premiers ; savoir :
le gouvernement d’un seul, celui de peu de citoyens, et celui de la multitude.
Le gouvernement d’un seul ou la monarchie s’établit sans art et par le pur mouvement de la nature : de la monarchie naît la royauté, lorsqu’on y ajoute l’art et qu’on en corrige les défauts ; et quand elle vient à enfanter la tyrannie, dont elle approche beaucoup, sur les ruines de l’une et de l’autre s’élève l’aristocratie, qui se change comme naturellement en oligarchie ; et de la démocratie, lorsque le peuple devient insolent et qu’il méprise les lois, naît le gouvernement de la multitude. » Mais pourquoi ce cycle de régimes en face positive et en pile décadente?
Polybe le décrit très bien dans un texte formidable, où parfois je crus reconnaitre Trump dans ses descriptions.
Chacun des trois régimes positifs – royauté, aristocratie, démocratie – s’effondrent en trois régimes décadents – tyrannie, oligarchie et ochlocratie, ou démagogie autoritaire – et se succèdent à mesure que l’accumulation des richesses permet à quelques uns à échapper à la loi et la morale commune.
L’accumulation des richesses
Cette loi – l’accumulation des richesses est un ferment de désordre et de décadence des civilisations – était même connu des premiers rois législateurs de Mésopotamie.
Il y a 4000 ans, ce sont eux qui gravent les tables de la loi sur la montagne. D’ailleurs, l’ancien testament est une sorte de compilation de mythes, proverbes, et régles juridiques, écrites mille ans avant l’interdiction du porc dans l’alimentation, par des polythéistes entre Tigre et Euphrate, principes de la Genése et histoire du déluge compris.
Le code Hammurabi dit ainsi que la loi est proclamée pour protéger le faible des excès du riche.

Le principe de l’histoire, l’antiquité en était consciente, c’est le conflit permanent entre des sociétés régies par des lois et des coutumes, et des appétits matériels subvertissant à la fin les lois.
La lutte des classes, invention libérale
Augustin Thierry est un historien libéral français, ami de Guizot. Il écrit notamment la première histoire des gaulois romantisant la figure de Vercingetorix, où il introduit la notion de luttes entre « races » comme le moteur de l’histoire. (1826)
Pour lui, la race, c’est par exemple les romains, les germains, les gallo-romains. Il assimile le Volksgeist hégélien et des catégories de population formant société sans logique « raciste » au sens biologique.
Sa formule va trouver beaucoup de succès, et être adaptée par ses amis libéraux.
Guizot forge le premier l’expression de lutte des classes, en 1828.
Karl Marx alors a 10 ans, et ne lit pas le français.
» L’Europe moderne est née de la lutte des diverses classes de la société.
Ailleurs, cette lutte a amené des résultats bien différents : en Asie, par exemple, une classe a complètement triomphé, le régime des castes a succédé à celui des classes, et la société est tombée dans l’immobilité.
Rien de tel, grâce à Dieu, n’est arrivé en Europe.
Aucune des classes n’a pu vaincre ni assujettir les autres ; la lutte, au lieu de devenir un principe d’immobilité, a été une cause de progrès ; les rapports des diverses classes entre elles, la nécessité où elles se sont trouvées de se combattre et de se céder tour à tour ; la variété de leurs intérêts, de leurs passions, le besoin de se vaincre, sans pouvoir en venir à bout ; de là est sorti peut-être le plus énergique, le plus fécond principe de développement de la civilisation européenne. «
Augustin Thierry se ralliera à l’idée de Guizot, cessant de parler de races pour supplanter le mot classe.
Même l’auteur emblématique du libéralisme historique français, Alexis de Tocqueville, reconnait aprés la révolution de 1848, écrivant sur la chute de l’ancien régime, que la lutte des classes ne pouvait plus être modéré par l’Etat absolutiste. En supprimant les corps intermédiaires, en détruisant les forums de modération entre classes, l’absolutisme forçait l’opposition à mort entre classes. L’Ancien Régime meurt d’une lutte des classes que la rationalisme de sa structure administrative avait libéré.
Lutte des classes et « la fin de la société de classes »
Karl Marx est exilé une premiére fois à Paris au début des années 1840. Philosophe néo-hégélien – c’est à dire se définissant par la critique du Hégélianisme – il commence à peine à s’intéresser aux questions économiques.
Mais il découvre dans les oeuvres des libéraux français cette idée de lutte des classes.
Contrairement à ce que beaucoup continuent de croire et penser, le socialisme marxiste ne veut pas de la lutte des classes, ou ne la crée pas.
Elle est toujours là.
C’est même le contraire: l’ambition de la société socialiste, c’est d’abolir la lutte des classes pour promettre une paix et une liberté éternelle.
Marx était bien un classique: il révait, comme nos libéraux, comme les néolibéraux des années 1990, d’une société où la fin de l’histoire garantit un équilibre magique. Les uns voient la promesse du marché (et donc l’absence d’Etat) comme régulateur optimal, les autres celles de l’abolition de la propriété (et donc des antagonismes de classe) comme garantie de la paix humaine.
Le régime idéal d’après Polybe?
Polybe, il y a 2200 ans, ne croit pas à la « fin de l’histoire ».
Mais il réfléchit également au régime optimal.
Il tient en piétre estime le commerce, le marché, l’enrichissement personnel, l’accumulation du capital. Mais il ne croit pas non plus aux sociétés égalitaires, refusant d’ailleurs de reconnaitre des égalités de mérite.
Pour lui, le régime idéal, c’est soit celui de Sparte, soit celui de Rome: les trois régimes positifs existent simultanément, créant un équilibre des pouvoirs.
Polybe ignore la question pour lui théorique de la croissance des richesses communes et celle de leur redistribution. Après tout, si Sparte n’est pas imperialiste, elle vit de l’esclavage des Hilotes, et Rome croît par la guerre autant que par le commerce.
Mais il y a là une vérité: le mouvement de l’histoire est constant. L’Humanité dépasse l’individu car nous sommes mortels.
L’histoire continuera donc sans nous.
Les périodes de paix et de liberté sont celles où les pouvoirs sont partagés, où l’accumulation des richesses est entravée et limitée par des règles communes et la définition collective d’un bien commun – la République.
Nous avons encore le privilège, malgré des infiltrations autoritaires, en UE, de vivre dans un espace démocratique pluriel et reconnaissant la valeur de l’état de droit, disposant d’outils de redistribution et de modération (même fortement dégradés).
Mais on ne fera pas voter les masses pour le maintien de la démocratie si on ne réponds pas aux angoisses matérielles et spirituelles.
C’est cela la lutte politique – et morale – à mener. Nous devons limiter le pouvoir des puissants, reconstruire les instruments d’équilibre entre les pouvoirs, rétablir le bien commun au dessus des jouissances individuelles, pour garantir la paix, la sécurité matérielle et physique, et empêcher la bascule de l’Histoire dans des « siècles obscurs. »




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