J’ai écrit dans Revue « L’Audace » mais aussi dans Marianne des analyses tant de la situation budgétaire française que des problèmes de l’Allemagne.
Deux idées sont communes à ces articles.
La première, c’est que les idéologies dominantes en Europe entre la crise financière de 2008 et les crises inflationnistes de 2022-2025 sont à l’origine des déséquilibres entre excédents d’épargne et déficits budgétaires.
Loin d’être dû aux dépenses qui « dérapent » ou des « peuples qui vivent au dessus de leurs moyens », les déséquilibres budgétaires et financiers sont les conséquences directes des idéologies dite « de l’offre », du mercantilisme européen, et des faiblesses structurelles découlant de l’ouverture naïve à la globalisation.
La seconde, c’est que les élites européennes sont incapables de changer de paradigme, et d’adapter la doctrine à des changements profonds des réalités géopolitiques, économiques, climatiques.
L’idéologie dominante excluant l’idée même de crises, le marché étant supposé « harmonieux », les chocs extérieurs sont à chaque fois source de paniques, procrastination, et décisions chaotiques, incohérentes.
Parfois, par chance plus que par talent, une mesure fonctionne mieux que d’autres.
Ce qui est pire – et Arnaud Montebourg avait déjà fait le constat ministre du redressement productif – c’est qu’on a perdu les compétences nécessaires à la mise en place d’autres politiques et d’autres méthodes.
On le voit en Allemagne. En 2008, la relance par le maintien de la main d’oeuvre très qualifiée – c’est-à-dire l’inverse de l’obsession française pour la subvention des smics – et un investissement public conséquent permet au pays de capter la relance mondiale contre ses partenaires européens et bâtir une économie mercantile sur les excédents commerciaux.
En 2026, les énormes montants de dette publique projetés pour une relance massive ont beaucoup de mal à arriver concrètement sur le terrain. La dépense publique de clientèle dérape et le déficit public dépasse les 3,1%, le gouvernement continuant de réduire les impôts des riches et les dépenses sociales.
Mais lorsque les investissements arrivent sur le terrain, il y a peu de compétences pour les employer efficacement.
La doctrine dominante privilégiant le marché et la baisse des dépenses publiques, les cadres promus depuis 2008 sont des experts du contrôle de gestion et de l’empêchement des dépenses.
Il en est de même en France où les technocrates de l’inspection des finances et les conseillers de la cour des comptes dominent les directions tant dans les administrations, les assemblées élues, et les directions de grande entreprise. Même les ingénieurs bien formés se sont convertis, par des MBA en écoles commerciales, aux doctrines de l’impuissance et de la myopie comptable.
La gestion de l’Etat mais aussi celle de beaucoup d’entreprises ignore les calculs de retour sur investissement, refuse les rapports confirmant l’échec des doctrines, et s’enferme dans une radicalisation de plus en plus autoritaire.
Les grands autocrates du continent européen ont tous été au début de leur prise de pouvoir « jeunes princes du libéralisme réformateur ».
Tous ont connu l’évolution classique du centre vers l’autoritarisme.
Lorsqu’on ne prétend pas dépasser gauche et droite, on respecte l’existence d’un débat, d’une dialectique, de rapports de force, et l’idée que les compromis ne règlent pas tout, que des consensus majoritaires doivent être obtenus par l’argumentation et non par l’oukase idéologique.
On accepte l’idée d’alternances.
La thèse de l’incapacité des élites françaises à changer de paradigmes a été éclatant à ce qui a été présenté comme le « premier débat de la présidentielle », au salon du syndicat patronal MEDEF.
Celui-ci défend d’ailleurs les intérêts des grands donneurs d’ordres étouffant les PME, des entreprises du secteur de la distribution et du luxe, du service, et favorise des politiques contraires aux intérêts des industries et des secteurs performants, mais non dépendant des très grands groupes.
La veille d’ailleurs, dans un débat avec Natacha Polony , le président de TotalEnergies s’était lancé dans une violente diatribe contre la doctrine consumériste de l’Union Européenne.
Sur les intervenants politiques présentés ainsi au public patronal, deux représentaient le pouvoir sortant : Edouard Philippe et Gabriel Attal. Tous les deux ont des réflexes autocratiques, tous les deux sont responsables du désastre français, tant budgétaire que moral. Tous les deux ont proposé des variantes de la doctrine dominante.
Un autre, Raphaël Glucksmann, était bien faiblement préparé. Sa proposition centrale – financer une subvention supplémentaire des Smics par une imposition des gros patrimoines au moment de leur succession – est non seulement impraticable, mais en plus, déjà un échec en France même. C’est un outil tout droit sorti de la même boîte que le sarkozisme, le hollandisme ou le macronisme.
Je me suis suffisamment exprimé sur cette question en détail et renvois par exemple à ma critique d’une proposition d’esprit analogue de Philippe Brun, et sur les sources perverses de la désindustrialisation française.
Marine Tondelier a peu existé. Bien que le risque climatique a un impact financier considérable, les entreprises que sert le MEDEF pensent passer entre les gouttes. C’est une erreur, c’est de la myopie comptable court termiste.
Déni et procrastination sont inséparables de cette incapacité à sortir des dogmes.
Marine Le Pen a été une grande surprise : en annonçant 125 milliards d’économies, elle a confirmé être convertie au dogme dominant, et c’était bien la peine d’aller chercher des cadres souverainistes et pro-industrie si c’était pour annoncer sa future impuissance avec cet abandon total du budget.
Elle rejoint le paradigme.
Car le paradigme n’a pas foncièrement besoin d’ouverture des frontières ou de multiculturalisme pour fonctionner. Ce sont deux « nice to have ». La structure de base est le transfert par le déficit public des recettes fiscales tirées des salariés aux tenants du capital.
Couper les dépenses n’a jamais réduit le déficit, et accélère l’accumulation des plus riches.
Bruno Retailleau est responsable de l’échec sécuritaire du macronisme. Il n’a aucune crédibilité.
Jean-Luc Mélenchon a fait le tribun, parfois rugissant, parfois taquin. Son idée d’annuler une partie de la dette est aussi tirée d’une « boîte à outils », celle du monétarisme post keynésien. C’est une adaptation de doctrines en échecs déjà au début des années 90, donnant un poids considérable à l’écriture comptable de la monnaie.
Mais la pensée systémique manque.
C’est l’un des éléments les plus forts de cette incapacité à changer de paradigme : chercher des outils.
On sait que les deux putatifs adversaires de second tour, RN et LFI, tiennent en interne des discours systémiques plus radicaux que les présentations aux patrons.
Mais en réalité, aucune des offres politiques présentées au MEDEF dans ce débat ne sont satisfaisantes.
Il manque un vrai débat sur l’avenir de notre Nation, de l’Europe, et du système mondial.
Mais cela suppose de penser en système et non en outils.
Il n’y avait hier soir qu’une abondance de « capitaines de pédalos » sur scène.



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