Le pays bleu

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Le Spiegel a envoyé un de ses journalistes en « pays bleu ».

C’est ainsi que l’on nomme les cantons où l’extrême droite dépasse régulièrement les 40%.

À sa grande surprise, certains bastions de L’AfD en Saxe, dans le Brandenburg, ou au Mecklenburg, sont prospères.

Il compare avec des amis vivant dans des villes de l’Ouest connaissant en cette décennie la désindustrialisation. L’Est a été rasé, essoré, pressuré dans les années 90 par les industries de l’Ouest.
L’Ouest est maintenant essoré par les industries de l’extrême Est – la Chine.

Il remarque une énorme différence : à l’Ouest, on continue de faire confiance à l’Etat, à la démocratie, aux règles communes.

82% des habitants de Saxe Anhalt considèrent que l’Etat ne peut pas remplir ses missions, et ne lui font pas confiance.
La démocratie n’est pas un système fiable ni désirable, puisque les missions de service public ne sont pas garanties, la sécurité, la santé, les retraites, la stabilité géopolitique sont remises en cause avec un discours officiel d’impuissance et, toujours, de réduction des dépenses.

Ce journaliste du Spiegel fait en 2026 le même voyage qu’il avait fait en 2017. A l’époque, l’AfD était à 20%, il avait considéré que cette « vague bleue » allait vite s’estomper. Il pensait que cette colère, comme les Pirates dans les années 2008-2012, allait faire long feu.

Cette réflexion d’ordre magique ignorait cependant à quel point les logiques économiques des années 2009-2020 depossédent les allemands de leur propre destin. Même la prospérité décrite est perçue comme le résultat d’un travail contre l’Etat – en tout cas contre l’Ouest et contre les élites berlinoises.

En 2011, j’avais cessé de travailler. J’avais consacré sept mois de ma vie à un travail d’analyse des crises économiques suite à la crise financière de 2008.

Vaches du Mecklenburg

J’avais notamment observé les élections communales et cantonales de 2011 dans plusieurs régions allemandes : j’y avais perçu un vote populiste non cristallisé. Selon les communes, c’était les Pirates ou les neonazis du NPD qui surgissaient.
J’avais conclu qu’un mouvement de divorce de l’opinion se développait, rompant avec les principes de la démocratie fédérale allemande.
La cristallisation restait ouverte, la bascule pouvait aller autant vers la droite que la gauche.

Cette analyse m’avait rendu nécessaire de rompre le mur civique bâti autour des Linke. A l’époque, je militai au sein d’un groupe cherchant le dialogue entre SPD et Linke, Forum DL21.
La conséquence, c’est qu’en 2013 j’estimais la répétition de la « Grande Coalition » – le SPD sauvant Angela Merkel à la chancellerie – suicidaire tant pour le SPD que pour la République fédérale.
On l’a oublié, mais entre 2013 et 2017, la gauche est majoritaire au Bundestag.

2013, c’est l’année de création de l’AfD.
La gauche majoritaire venant de démontrer son incapacité totale à remettre en cause l’ordre économique consensuel au détriment des intérêts des salariés allemands et du rôle de l’État, la cristallisation populiste s’est faite, avec un fond d’islamophobie et de racisme cherchant des boucs émissaires, à l’extrême droite.

Il aurait sans doute été possible de ralentir ce mouvement si en 2018 les ailes populistes des verts, des Linke et du SPD s’étaient réunis, avec Aufstehen ou un autre mouvement. Ce mouvement mort né perdit toute chance d’exister après les émeutes racistes de Chemnitz à l’été 2018.

Depuis, le SPD reste dominé par des doctrines issues de la pratique du pouvoir entre 2003 et 2024. L’échec n’a jamais été analysé.
La droite est elle aussi prisonnière de paradigmes dépassés. Tout en reconnaissant la nécessité d’une politique de relance à 500 milliards, elle se lance dans une politique de réformes douloureuses des prestations sociales et de santé, créant une énorme incertitude dans une classe salariée déjà incapable de faire face à des dépenses imprévues, ou de financer le logement.

l’État est ainsi de plus en plus l’ennemi de l’allemand moyen.
L’AfD propose un discours construit, séduisant, et cohérent, pour expliquer cette perte de contrôle de l’allemand moyen sur son propre État, de cette dépossession démocratique.

L’AfD premier dans les sondages Allemagne



La pandémie a joué un rôle considérable de justification en grandeur nature des doutes sur la nature démocratique de l’Etat et sa capacité à protéger ses citoyens. Pour beaucoup, les mesures prises sans débat démocratique ni consensus ont démontré un pouvoir considérable de l’État sur les libertés individuelles et les destins personnels.
Mais alors, pourquoi l’Etat a utilisé cette puissance et ne l’utilise pas pour améliorer la vie des gens aux quotidien?

La dépossession démocratique est accompagnée d’une dissociation économique.

C’est aussi un sujet que j’analyse depuis 2012.
C’est aussi suite à ces analyses sur dès septembre 2012 je suis entré dans une sorte d’opposition de l’intérieur aux mesures prises par Hollande et Ayrault – après leur avoir fourni des notes sur l’économie et le climat politique allemand entre septembre 2012 et mars 2012. Ayrault se souviendra de ces notes en me nommant au poste – bénévole – de conseiller au commerce extérieur en avril 2014.
Je refusais de renouveler le mandat en juillet 2017 car je savais déjà que le mandat Macron serait une catastrophe pour le pays et refusait de travailler avec un gouvernement imbu de centrisme autoritaire.
Le « modèle allemand » n’a jamais été exemplaire. Il n’aurait jamais dû inspirer les élites économiques et politiques françaises des années 2010-2022.

La dissociation économique est celle séparant la prospérité apparente du pays entre 2009 et 2022 et l’appauvrissement de son peuple. Les excédents commerciaux n’ont jamais profité aux allemands.
L’accumulation de liquidités sur les partenaires – eux-mêmes forcés de s’endetter pour acheter allemand – a alimenté la spéculation immobilière, appauvrissant encore plus le peuple allemand.

La dissociation cognitive voit les élites européennes et allemandes continuer de percevoir l’Allemagne comme un géant en bonne santé lorsqu’elle connait de juillet 2022 à juin 2025 trois années de récession.

On a ainsi vécu 23 ans d’une élite économique, politique et médiatique célébrant la prospérité du pays lorsque majorité des allemands ont connu une dégradation de leur situation financière, de leur logement, des services publics, des infrastructures publiques, et l’explosion d’un État de contrôle, bureaucratique, et intrusif dans les moindres recoins de la vie intime.

En même temps, « wir schaffen das » – « nous allons réussir ceci » – la phrase d’Angela Merkel reprise ce weekend par Friedrich Merz – ne désigne pas de surmonter ces contradictions profondes des deux dernières décennies. Elle parlait de l’accueil et l’intégration d’un million de réfugiés du Moyen-Orient.

l’État allemand montre sa puissance performative pour imposer un régime d’abandon des libertés individuelles au nom de l’urgence sanitaire, pour créer des dizaines de milliers de logements d’urgence pour les réfugiés – effort renouvelé en 2022 pour un million d’Ukrainiens.

Bilan migratoire de l’Allemagne


Mais l’État refuse de continuer de financer la prise en charge des vieillards et des handicapés par leur propre famille, exige de chacun de devenir transparent comme du verre lorsqu’il s’agit de justifier un traitement médical ou une indemnisation du chômage, lorsqu’il faut demander le minimum social en plus d’un emploi payant en dessous du minimum social.

Dépossession démocratique et méfiance absolue de l’État sont ainsi réunis par une colère accumulée pendant 15 ans.

Cette colère est considérable. Le journaliste du Spiegel le constate : en 2026, il n’arrive pas à « atteindre » les gens qu’il avait rencontré en 2017, car la colère est un tsunami empêchant toute discussion.

Cette colère explique également pourquoi l’AfD n’est pas tenue comptable de ses scandales, de ses erreurs politiques, de ses incompétences évidentes, de ses propositions encore plus radicalement libérales et antisociales que celles de Monsieur Merz.
Il s’agit d’abord d’exprimer une colère transformée en haine des bourgeois europhiles et libéraux des métropoles, qui se sont satisfaits pendant 15 années de la prospérité apparente des excédents commerciaux.

Et c’est là sans doute un point commun avec le vote RN en France.

J’ai aussi souvent parcouru le « pays bleu » ces dix dernières années. Je le fais à vélo. J’ai aussi rassemblé des dizaines d’anecdotes et de rencontres. J’ai souvent bénéficié du privilège « français »: mon accent en allemand reste sympathique. Même si tous ces allemands des pays bleus me trouvent un peu basané et me demandent toujours « vous venez de France, d’accord, mais avant, vous venez d’où ? » La réponse « j’ai du sang basque » calme généralement la recherche génétique.
Et j’ai souvent vu des gens, très en colère contre Berlin, l’Allemagne de l’Ouest, les musulmans, les étrangers, les bourgeois libéraux, les wokistes, se révéler aimables, serviables, drôles, dans des échanges personnels.
La notion de solidarité de classe et de territoire est ici fondamentale et essentielle. Le petit français un peu maladroit avec son vélo de randonnée est adopté comme camarade de classe, et reçoit la solidarité locale.
Souvent, je repense aux articles de Daniel Guérin dans Le Populaire en 1932 puis à l’automne 1933, traversant l’Allemagne en cours de nazification à vélo. Il décrit des phénomènes psychologiques et sociaux analogues.
C’est là où l’on voit combien la culture mémorielle du « Plus jamais ça », en la limitant au crime d’extermination des seuls juifs, oubliant les crimes contre les syndicalistes , les socialistes et communistes, les démocrates chrétiens, les slaves, les tsiganes, les handicapés, les LGBT, et cessant d’analyser les causes économiques et sociales de l’accession des nazis au pouvoir, en créant le « point Godwin » qui ramène tout à 1945, et oubliant 1929-1933, nous a désarmé.


J’ai vu aussi ces moments, lorsqu’un agriculteur vient boire son café en descendant de son tracteur, où tout le monde se lance à l’unisson dans des tirades d’injures contre « l’État fédéral », « von der Leyen » et « les écolos » qui détruisent les raisons d’être du territoire.

C’est pourquoi les programmes de reconquête à base de défense des services publics échouent dans ces territoires.
l’État est un ennemi. Il est aux mains de l’ennemi. Les forces politiques pro-Etat sont donc dans le camp des ennemis.

La démocratie ne pourra pas répondre à cette crise de défiance sans un débat fondamental sur la définition du peuple souverain, le rééquilibrage des pouvoirs en direction du peuple – et non des instances de subsidiarité. Elle devra dire qui profite du système économique. Elle doit faire amende honorable de vingt ans de gouvernement contre le peuple.

Le journaliste du Spiegel n’a bien sûr aucune analyse matérielle à proposer.
Sa conclusion commence avec le récit du discours du dirigeant de l’AfD pouvant emporter la région de Saxe-Anhalt en septembre.
Celui-ci promet de « rétablir la bonne vieille Allemagne, sûre et belle ! »
Le candidat est né après la chute du mur. Il a 35 ans. Il incarne la rupture lorsque les autres partis ressortent des vieilles gloires de 70 ans.

Le journaliste demande en conclusion à un couple de retraités quelle époque peut bien être cette « belle vieille Allemagne »? L’homme répond « de toutes, l’époque que j’ai préféré c’est encore la RDA » le régime communiste tombé en 1989…

Je me souviens d’un couple de retraités rencontré en 2004 – ils m’avaient invité chez eux, à Hoyerswerda. Les deux avaient été de la direction communiste, lui chef ingénieur à la « Pompe Noire », la Schwarze Pumpe, principale centrale thermique au charbon de la RDA, elle enseignante.
Les deux se désolant : « depuis le tournant (die Wende, la réunification), les femmes sont parties épouser des ouest allemands, et il ne reste que les cancres, des garçons, qui sont militants au NPD néo-nazis, et nous, les vieux ».
Sans perspective commune, sans définition d’un projet démocratique populaire, il était évident que ces territoires deviendraient les foyers de renaissance d’une bête immonde.

Mais sans l’aveuglement des élites politiques et économiques dominant les 25 dernières années, du SPD à la droite en passant par les écologistes, cette renaissance n’aurait pas été facile.

Et je me souviens encore de cette manifestation monstre en Allemagne – silence dans les médias européens – il y a dix ans, contre le traité de libre échange avec les États Unis. Tout le mouvement syndical s’était uni contre ce traité.
Le ministre de l’économie de l’époque, président du SPD, avait fait circulé sur la rivière Spree, parallèlement au circuit de la manifestation, des bateaux mouches avec des publicités en faveur de ce traité.

Le niveau d’arrogance et de myopie mercantile de ces élites était coupable – comme celles des françaises en 2005.

Le divorce des peuples avec la démocratie pose la question fondamentale du projet national.
Pourquoi est on une Nation ? Quel but collectif ? Quelles valeurs la définissant ?

La France a très tôt choisi la Nation comme l’instrument de la souveraineté populaire. Les tyrans, rois ou empereurs, ont toujours combattu la Nation souveraine et chercher à l’infantiliser. Il a fallu de nombreuses révolutions pour imposer la République sociale.

l’Allemagne a voulu redéfinir son projet national après 1945 autour de la souveraineté populaire, la démocratie, et la dignité humaine garantie par l’ordre constitutionnel et juridique.

Les deux projets sont en crise totale.

Le risque, c’est de voir ressurgir la tentation impériale : conquérir un autre territoire pour faire diversion des crises internes, piller une minorité pour faire diversion des inégalités.

Rien n’est inéluctable.

Mais l’aveuglement des 15 dernières années nous a conduit à un point de danger ultime.

En savoir plus : lire notre dossier dans le numéro 3 de la revue l’Audace

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Bienvenue!

Entrepreneur du numérique depuis 25 ans en Allemagne, je mène de front activités économiques et engagement politique. J’ai eu la chance de mener des organisations de 50 à 200 salariés avec des clients allant des PME-ETI aux grandes entreprises. Avec une formation d’historien, ex conseiller du commerce extérieur de la France (CCEF) je suis membre de l’Institut français des administrateurs (IFA).  Gascon, mes racines sont les mariniers de la Garonne et les Calvinistes néracais, mon nom de plume Weindenberg est la traduction de Pouydesseau.
linkedin: https://www.linkedin.com/in/mpouydesseau/


Mathieu Pouydesseau

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