L’actualité des cadres théoriques de Marx pour comprendre le capitalisme en 2026

S’il y’a bien un moment historique où les cadres théoriques posés entre 1844 et 1880 par un journaliste et philosophe allemand, correspondant pour des titres de presse américains, et réfugié politique à Londres, chassé par un régime dictatorial qui a tué des milliers d’opposants et mis sur les routes de l’émigration des millions de personnes, c’est bien maintenant.

À l’occasion du bicentenaire de la naissance de Karl Marx, j’avais beaucoup écrit sur l’actualité de sa pensée. Voici un florilège des réflexions de l’époque dont l’actualité est encore frappante.

L’homme, la pauvreté, le dévouement (reprise d’un texte de 2018)


Il y a un récit à la mode assimilant le mode de vie de Marx à celui de ces bourgeois qui couchaient avec leur domestiques.
Ces propos visent à disqualifier la pensée en s’attaquant à des bouts de l’homme, sans contexte ni vérification.

Disqualifier Marx et sa pensée parce que sa femme était elle aussi engagée, militante, et première relectrice et copieuse de son époux, traiter de vie bourgeoise celle d’une famille sans le sou, vivant à trois adultes et de nombreux enfants dans un deux pièces dans l’un des quartiers les plus pauvres de Londres, dans un mode de vie qu’un espion de la police prussienne – dont le ministre était le … frère de madame Marx – décrivait comme “celui de gitans”, paraît particulièrement révisionniste, et bien s’inspirer d’une lecture idéologique a priori visant à condamner sans avoir à lire…
Marx était une sorte de bipolaire, alternant périodes d’intense activité et de profondes prostrations. Il vivait de sa plume, de petits travaux, de pas grand chose. Engels son ami industriel et héritier, l’aidait de temps en temps. L’un des principaux employeurs de Marx fut cependant un journal … américain. Ses livres étaient à chaque fois publiés vus comme des billets de loterie, devant apporter enfin la prospérité par leur succès. Si ses écrits eurent du succès, ce fut posthume.
La misère, les conditions hygiéniques déplorables du Londres des pauvres, Marx et sa famille vit dans le Londres de Dickens, pas dans celui de Pride et Préjudice, ça veut dire aussi la mortalité infantile. Le couple perdit de nombreux enfants en bas âge. À chaque fois, ce furent des déchirements de douleur.

Jenny n’a jamais trahi ou voulu quitter son mari. Tout le monde lui reconnaissait intelligence, culture, sens de la rhétorique, et fort caractère. Elle épousait les idées de son époux en même temps que le mode de vie. Elle ne s’est pas “sacrifiée” comme toutes ses femmes bourgeoises se sacrifiant pour sauver les convenances dans des mariages abominables, mais a choisi sa vie, amoureuse, et consciente d’elle même.

Marx et Jenny de Westphalie s’aimaient.

Helene Demuth, jeune domestique attachée par la famille de la baronne de Westphalie au service de leur fille, resta toute sa vie avec le couple, amie et confidente des deux époux, seconde mère des enfants. Son propre enfant sera reconnu par Engels, mais est probablement de Karl. Elle aurait pu aussi quitter le couple, revenir en Westphalie, choisir a de nombreux moments d’autres voies. Elle donne d’elle-même un portrait de femme simple et forte dans le “questionnaire de Proust” que Jenny Marx proposait à ses visiteurs et proches plus de 60 ans avant la naissance de Proust.
Elle y dit notamment trois phrases ne collant pas avec l’idée d’une femme “de l’ombre”, oppressée, qui aurait finalement “servie”comme une esclave.
À la question de ce que serait le bonheur, elle réponds “manger un repas que je n’ai pas moi même cuisiné”, à la question quelle personnalité elle aime le moins, “LaSalle”, la star de la social-démocratie allemande, best seller et “fondateur du SPD”, mort d’une manière très bourgeoise dans un duel pour une dame, et son écrivaine préférée “Eugène Sue”.
Ces deux références montrent bien un être conscient et engagé, et non cet espèce de fantôme réduit à un objet sexuel présumé du Marx à diaboliser.

Marx n’a pas projeté d’ombre sur sa famille, car de son vivant, le soleil ne l’a pas touché. C’est sans doute là l’une des vérités les plus difficiles à conceptualiser pour les admirateurs comme les adversaires du philosophe : peu lu, peu vendu, si son influence intellectuelle et organisationnelle de son vivant fut réel, ce n’était pas lui la star du mouvement ouvrier, ce n’était pas lui le soleil.

Il a fallu le travail de Engels avec … Helene Demuth comme exécuteurs testamentaires et éditeurs des manuscrits posthumes, il fallut la dévotion de la fille de Marx et de son gendre, Lafargue, aux idées du père, pour que le soleil se lève.

Manifestement, rien n’échappait et tout se partageait au sein de ce foyer.

Pour les critiques, les crimes du communisme – commis plus de 35 ans après sa mort, et comme le rappelait Rosa Luxembourg en 1918, les soviets étaient la négation même de l’idéal démocratique nécessaire au cœur de la pensée marxiste – sont toujours là, prêts à être jeter. Lénine, cet agent double du pouvoir tyrannique qui exile Marx 70 ans plus tôt, un russe qui rejette la théorie du mouvement ouvrier école de la démocratie pour une théorie de parti d’avant garde élitaire, a lui projeté avec ses fidèles, Trotsky et Staline, une ombre terrible et rétroactive sur une pensée qui n’est pas totalitaire.

C’est ainsi, il est essentiel pour taire les critiques sociales d’assimiler leurs auteurs aux classes qu’ils critiquent, et si ce n’est pas possible, de les discréditer par des raccourcis, des amalgames, des effets grossissants.
Marx, le fils d’une famille de rabbins, dont le père se convertit au protestantisme pour éviter un interdit professionnel fondé sur la religion, est ainsi régulièrement l’objet de procès en antisemitisme. On sent dans ses écrits combien la conquête de sa propre identité supposait des ruptures radicales, y compris avec l’héritage familial. Mais quel aubaine pour ceux qui refusent de penser le nazisme comme un des aboutissements logiques de la crise du capitalisme financier des années 1920, refusant de voir l’économie nazie avec ses exploitations dans les camps d’extermination une variante seulement de l’exploitation capitaliste, refusant de reconnaître dans ce régime apocalyptique une version exacerbée des rapports de force, malgré ses mensonges sur le dépassement de la lutte de classe dans l’unité de la communauté nationale, que de pouvoir ainsi jeter le marxisme, et toute la gauche, à la poubelle, en faisant accroîre que ce serait la philosophie des gauches qui aurait allumé les bûchers de l’Holocauste.

Marx était antisemite, donc la Revolution francaise était totalitaire, donc Marx et Robespierre sont les responsables d’Hitler, et seul le libéralisme capitaliste est pur et sans crime.

bien évidemment, tout cela est du bullshit version Mammouth géant.

Mais les mécanismes de cette propagande sont toujours à l’œuvre.

La théorie marxiste et le capitalisme post crise financière de 2008

Karl Marx expliquait autrefois que le moteur du capitalisme, c’était le partage inégal de la plus value créé par le travail, le capital étant une entité neutre ne créant rien par lui même, au profit de celui qui apporte le capital. Il ajoutait également que le rendement décroissant conduisait forcément à un partage de plus en plus inégal au profit du capital, jusqu’à ce que les travailleurs n’aient plus comme salaire que le minimum pour survivre.
C’est extrêmement simplifié, mais on saisit l’idée générale.
Marx pensait que ce mode de production et de distribution portait en lui les germes de graves déséquilibrés devant conduire forcément à des crises de plus en plus violentes, et que pour maintenir son taux de rendement, le capitalisme était forcé d’étendre au maximum son emprise en cherchant de nouvelles sources de travail moins chères.

Aucune de ces propositions n’est fondamentalement remises en causes par l’analyse du capitalisme néolibéral dominant dans cette deuxième décennie du 21eme siècle.
Si certains voient des parallèles entre les débats et les conflits des années 2008-2018 et celles des années 1818-1848, c’est que dans un certain sens, après la parenthèse du 20eme siècle, le capitalisme a repris sa course tel qu’analysé par le philosophe allemand.

Oxfam a publié déjà en 2018 un rapport sur l’extrême transfert de la plus value vers les détenteurs de capital en France. Les deux tiers des bénéfices des entreprises cotées sont consacrées à la rémunération du capital, seulement 5% au travail, une évolution qui s’est accélérée en 25 ans et n’est dans aucun autre grand pays industriel aussi extrême.
Dans le même temps, la France perds chaque année des milliers d’emplois et d’entreprises industrielles. Cette sur-rémunération du capital ne permets pas aux capitalistes eux-mêmes de garantir la pérennité de leurs activités, les poussant aux deux seules sources de revenu possibles : la spéculation financière et le pillage de l‘Etat.

Depuis 2018, malgré une courte pause l’année de la pandémie, ces logiques de coût et de concentration du capital se sont accélérés.

En 2026, le niveau des inégalités et de concentration du patrimoine mondial par une très petite catégorie de milliardaires dépasse le niveau de … 1910 !

On se souvient que la politique économique du quinquennat Hollande avait pour objectif de „rétablir les marges“ des entreprises, c’est à dire d’augmenter artificiellement le taux de rendement.
Pour cela, tout un discours de „réduction du coût du travail“ au nom de „la compétitivité“ s’était mis en place. C’est l’appareil idéologique de la reduction des salaires pour garantir un rendement du capital constant en marge structurellement se réduisant.

J’ai longuement analysé l’échec du mercantilisme européen, l’appauvrissement des salariés à force de rechercher la compétitivité extérieure, le refus conscient de soutenir la demande intérieure, le refus d’enrichir les classes populaires et moyennes en investissant les excédents d’épargne et commerciaux en Europe, je n’y reviens pas ici.

Ce n’est donc pas une surprise si dans tous les grands pays industriels les vingt dernières années voient une explosion du salariat pauvre, et la progression des partis de l’extrême droite.

Marx prévoyait que ce système créerait à la fois des guerres, la compétitivité étant un autre mot pour la concurrence entre nations, et des invasions, le capitalisme cherchant à s’étendre dans tous les domaines de l’expérience humaine.

Il avait prévu une étape intermédiaire où le capitalisme recruterait dans le prolétariat en guenilles les policiers, les gardes chiourmes, les agents de l’oppression de toute la société. C’est MAGA, c’est la police ICE, c’est le ralliement de la petite bourgeoisie déclassée à des partis antidémocratiques, c’est le succès des discours de boucs émissaires.


Son analyse concluait non à un grand soir, mais à l’implosion inéluctable du système, une fois tous les travailleurs esclaves, tous les peuples et les continents asservis, toutes les ressources naturelles épuisées.
Son rêve de révolution, c’était pour organiser le pendant et l’après explosion, et sa vision était celle utopiste d’une société démocratique, fraternelle, sans classes.

On le sait, les révolutions portent également en elles les ferments de la tyrannie, quelles qu’elles soient.

Cependant, la perspective de la crise ultime du capitalisme n’a rarement semblé aussi proche. L’épuisement des ressources naturelles est évident, alors que les logiques impérialistes sont freinées par la promesse d’une apocalypse nucléaire, et en même temps, le taux de rendement se réduisant, les rendements sont cherchés dans un monde artificiel, celui de la spéculation financière, créant par l’abondance monétaire les conditions mêmes de la disparition du capital. Le taux de paupérisation des travailleurs progresse ainsi que le taux de rémunération des actionnaires, supprimant la classe stabilisatrice du capitalisme de l’après seconde guerre mondiale, celui des classes moyennes.

Le drame, c’est qu’en cas de crise ultime du capitalisme, la classe que Marx investissait de la mission historique de reconstruire une société meilleure, et pour laquelle il avait conçu tant d’outils de mobilisation et de préparation, idéologiques, organisationnels, moraux, est dans le pire état d’impréparation et de confusion idéologique, organisationnelle et historique possible.
Il n’y a plus de proletariat conscient de lui-même.
Mais rien n’indique qu’une crise aujourd’hui conduirai par l’effondrement du capitalisme à la réalisation d’une utopie.
Au contraire, c’est bien au retour de structures féodales et absolutistes, à la pire des dictatures prenant un visage libéral pour ses plus riches et intraitable à la majorité, que l’on pourrait assister, avec, pour éviter la révélation de la lutte des classes, des guerres de religion pour animer l’âme de ceux qu’il s’agit de rendre esclaves.

Le succès de Trump en 2024, que les bourgeoisies heureuses avaient refusé d’anticiper ou d’empêcher, s’accompagne de la mise en lumière de ces idéologies techno féodales que je dénonçais déjà en 2018. Peter Thiel, Elon Musk, Steve Bannon, et les autres ne sont pas des nouveautés.

Et dans cette fange, il y a aussi des réseaux abjects, comme le réseau Epstein, une machine systémique du capitalisme de délit d’initié, se croyant au dessus de toutes les lois, y compris celles de la morale et de l’humanité la plus élémentaire.

La lutte des classes, une idée libérale !

Lorsque l’on cherche des comparaisons historiques, au delà de la volonté polémique, on cite souvent, pour qualifier Macron, François Guizot, ministre des affaires étrangères entre 1840 et 1847, dernier président du conseil du roi Louis-Philippe.
L’historien Jean-Pierre Rioux par exemple a publié fin 2017 une petite hagiographie de Macron en filant la comparaison, tout en réhabilitant dans la presse régionale le slogan qui rendit Guizot célèbre « Enrichissez vous! » en y décelant une dimension libérale émancipatrice.
La question n’est pas neutre : pendant la campagne électorale de 2017, les libéraux se sont affrontés pour reconnaître ou refuser à Macron l’héritage de Guizot – voir de Frédéric Bastiat, l’un des économistes libéraux les plus importants d’avant 1848, théoricien de l’offre et du laissez faire (Hayek n’a que modernisé une pensée datant des années 30, 1830).
Ainsi, des jeunes libéraux expliquaient dès février 2017 qu’il fallait abandonner Fillon pour Macron, le nouveau Guizot. Jacques Juillard aussi, en novembre 2017, voit dans les inspirations de Macron, Guizot. Un autre, l’historien Lucien Jeaume, dans Le Monde du 13 mai 2017, expliquait voir dans Macron non pas Guizot, mais Benjamin Constant.
Si la gauche, dès 2015, dénonçait avec cette comparaison la politique pour les riches, pour les libéraux, c’est un compliment.

François Guizot, dont la première femme était de 14 ans son aînée, et dont le père, Girondin, fut exécuté en 1794, fut d’abord un historien, et une plume du « courant libéral ».
Pendant la Restauration, il fut la tête pensante des « Doctrinaires » qui voulaient un « En même temps » monarchiste et libéral. Si ce courant de pensée devait être écrasé entre la bêtise réactionnaire des ultraroyalistes et la colère légitime du peuple sous Charles X, il devint la doctrine politique de la monarchie de Juillet.
L’un des concurrents de Guizot, c’est Thiers, qui, plus conservateur, ne souhaite pas la libéralisation des marchés, et préfère une politique protectionniste.
Parti en exil en février 1848, Guizot a continué à écrire, revenu sous le second empire, académicien, membre de l’Institut, et mourut à 90 ans dans les premières années de la troisième République.

François Guizot est cependant aussi l’un des penseurs les plus importants pour l’histoire des idées de la gauche, et notamment pour une idée que les libéraux d’aujourd’hui partout refusent comme description du réel lorsque la gauche s’est perdue en cessant de la prendre en compte.
C’est la lecture des biographies de Karl Marx à l’occasion du bicentenaire de sa naissance qui permet de le rappeler.

François Guizot, l’un des premiers historiens de l’Histoire de l’Europe, a publié en 1828, et décrit comme moteur de l’histoire … la lutte des classes.
Marx avait alors … 10 ans.

On l’a oublié, mais cette idée est née chez des historiens libéraux français. Thiers l’emploie, Tocqueville y accordait un rôle important dans l’explication de la Révolution et celle de 1848.

Karl Marx l’a toujours reconnu: c’est après la lecture de Guizot qu’il a commencé à travailler à comprendre comment la lutte des classes se manifestait, quelles conséquences elle avait.

Il serait temps pour la gauche européenne de méditer ce texte là.

je reprends la citation de Guizot :

 » L’Europe moderne est née de la lutte des diverses classes de la société. Ailleurs, cette lutte a amené des résultats bien différents : en Asie, par exemple, une classe a complètement triomphé, le régime des castes a succédé à celui des classes, et la société est tombée dans l’immobilité. Rien de tel, grâce à Dieu, n’est arrivé en Europe. Aucune des classes n’a pu vaincre ni assujettir les autres ; la lutte, au lieu de devenir un principe d’immobilité, a été une cause de progrès ; les rapports des diverses classes entre elles, la nécessité où elles se sont trouvées de se combattre et de se céder tour à tour ; la variété de leurs intérêts, de leurs passions, le besoin de se vaincre, sans pouvoir en venir à bout ; de là est sorti peut-être le plus énergique, le plus fécond principe de développement de la civilisation européenne. « 

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Entrepreneur du numérique depuis 25 ans en Allemagne, je mène de front activités économiques et engagement politique. J’ai eu la chance de mener des organisations de 50 à 200 salariés avec des clients allant des PME-ETI aux grandes entreprises. Avec une formation d’historien, ex conseiller du commerce extérieur de la France (CCEF) je suis membre de l’Institut français des administrateurs (IFA).  Gascon, mes racines sont les mariniers de la Garonne et les Calvinistes néracais, mon nom de plume Weindenberg est la traduction de Pouydesseau.
linkedin: https://www.linkedin.com/in/mpouydesseau/


Mathieu Pouydesseau

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