J’écrivais que les troupes aguerries aux massacres en Algérie entre 1830 et 1870 sont utilisées en connaissance de cause pour massacrer les ouvriers français.
C’est exactement ce que raconte, dans son journal écrit au fil des jours et repris en « mémoires », le militant communaliste et républicain Gustave Lefrançais (1826-1901).

Il décrit ainsi comment le parti de l’ordre, après avoir fermé les ateliers nationaux, prépare la répression de l’inévitable révolte ouvrière :
« Cavaignac nommé dictateur, les choses changent de face. Son énergie s’éveille : il va pouvoir enfin traiter en arabes les ouvriers de Paris, les mitrailler à l’aise, eux, leurs femmes et leurs enfants. Une razzia dans Paris! Quelle aubaine pour ce pandour africain ! »
Le général Cavaignac a inventé la pratique des « enfumages » où les tribus, mêlant combattants, femmes et enfants, sont exterminées par asphyxie, la pratiquant le 14 juin 1844.
Le 22 juin 1848, c’est juste 4 ans plus tard.
Les troupes qu’il conduit doivent juste être préparées à l’idée que l’ouvrier parisien, comme le combattant arabe, et sa femmes et ses enfants, comme dans les tribus prisonnières des grottes enfumées, ne sont pas humains.
La répression, féroce, est aveugle. On massacre, on fusille, on dénonce, on arrête, on tue quand on s’ennuie.
Gustave raconte comment, pour éviter les appels à la pitié, ou à la justice, on lance une campagne de presse pour décrire les insurgés comme des moins que des hommes. Les récits de la presse tournent toujours sur la figure de « l’ouvrière » qui « décapite » les gardes mobiles, de fausses cantinières vendant de l’eau de vie empoisonnée, etc.
Des femmes d’ouvriers auraient ainsi jeté 20 gardes mobiles capturés vivants dans un four à poterie.
Ainsi, la troupe fusillera aussi les femmes.
Et les récits qui serons recyclés 23 ans plus tard – « les pétroleuses de la Commune » déjà mis au point.
Pendant une semaine, les prisonniers serons fusillés sans jugement à l’emplacement actuel de la Tour Eiffel.
Et celles et ceux qui ne sont pas tués, sont déportés. La colonie, c’est d’abord le bagne pour les socialistes, les républicains, les sans dieux.
Lefrancais était un ami de Pauline Rolland, l’une des têtes pensantes de ce que nous appelons aujourd’hui « l’économie sociale et solidaire. »
Elle meurt en 1852, lui doit partir en exil.

Il sera communard, de nouveau exilé, membre bakouniste du mouvement socialiste du Jura, de retour à l’amnistie.
Ses mémoires montrent aussi qu’en 1848, sans Marx, le socialisme français savait déjà beaucoup de choses.

Enfin, sur la photographie de la barricade de la rue du Faubourg du temple, à l’angle de la rue Saint Maur, il existe un livre de l’historien Ihl : « la barricade renversée » (publié en 2016).
Les troupes de Lamoriciere qui prennent la rue serons féroces. Il a tout appris en servant de 1830 à 1848 …. En Algérie bien sûr, où la presse conservatrice chante ses talents genocidaires « Ce jeune général qu’aucune difficulté n’arrête, qui franchit les espaces en un rien de temps, va dénicher les Arabes dans leurs repaires, à vingt-cinq lieues à la ronde, leur prend tout ce qu’ils possèdent : femmes, enfants, troupeaux, bestiaux, etc.»

Ils achèverons les blessés, fusillant les survivants, fouillant les femmes et les enfants et sur des soupçons confus, les mettrons aussi contre les murs avant de tirer, ou de tuer a la baïonnette.

Victor Hugo romancera dans les Misérables la barricade du faubourg du temple.
Voici son texte, où lui aussi reconnaît dans la répression le style de la répression en Algérie : « on fit comme à Zaatcha et à Constantine ».
« À un quart de lieue de là, de l’angle de la rue du Temple qui débouche sur le boulevard près du Château-d’Eau, si l’on avançait hardiment la tête en dehors de la pointe formée par la devanture du magasin Dallemagne, on apercevait au loin, au delà du canal, dans la rue qui monte les rampes de Belleville, au point culminant de la montée, une muraille étrange atteignant au deuxième étage des façades, sorte de trait d’union des maisons de droite aux maisons de gauche, comme si la rue avait replié d’elle-même son plus haut mur pour se fermer brusquement. Ce mur était bâti avec des pavés. Il était droit, correct, froid, perpendiculaire, nivelé à l’équerre, tiré au cordeau, aligné au fil à plomb. Le ciment y manquait sans doute, mais comme à de certains murs romains, sans troubler sa rigide architecture. À sa hauteur on devinait sa profondeur. L’entablement était mathématiquement parallèle au soubassement. On distinguait d’espace en espace, sur la surface grise, des meurtrières presque invisibles qui ressemblaient à des fils noirs. Ces meurtrières étaient séparées les unes des autres par des intervalles égaux. La rue était déserte à perte de vue. Toutes les fenêtres et toutes les portes fermées. Au fond se dressait ce barrage qui faisait de la rue un cul-de-sac ; mur immobile et tranquille ; on n’y voyait personne, on n’y entendait rien ; pas un cri, pas un bruit, pas un souffle. Un sépulcre.
L’éblouissant soleil de juin inondait de lumière cette chose terrible.
C’était la barricade du faubourg du Temple.
Dès qu’on arrivait sur le terrain et qu’on l’apercevait, il était impossible, même aux plus hardis, de ne pas devenir pensif devant cette apparition mystérieuse. C’était ajusté, emboîté, imbriqué, rectiligne, symétrique, et funèbre. Il y avait là de la science et des ténèbres. On sentait que le chef de cette barricade était un géomètre ou un spectre. On regardait cela et l’on parlait bas.
De temps en temps, si quelqu’un, soldat, officier ou représentant du peuple, se hasardait à traverser la chaussée solitaire, on entendait un sifflement aigu et faible, et le passant tombait blessé ou mort, ou, s’il échappait, on voyait s’enfoncer dans quelque volet fermé, dans un entre-deux de moellons, dans le plâtre d’un mur, une balle. Quelquefois un biscaïen. Car les hommes de la barricade s’étaient fait de deux tronçons de tuyaux de fonte du gaz, bouchés à un bout avec de l’étoupe et de la terre à poêle, deux petits canons. Pas de dépense de poudre inutile. Presque tout coup portait. Il y avait quelques cadavres çà et là, et des flaques de sang sur les pavés. Je me souviens d’un papillon blanc qui allait et venait dans la rue. L’été n’abdique pas.
Aux environs, le dessous des portes cochères était encombré de blessés.
On se sentait là visé par quelqu’un qu’on ne voyait point, et l’on comprenait que toute la longueur de la rue était couchée en joue.
Massés derrière l’espèce de dos d’âne que fait à l’entrée du faubourg du Temple le pont cintré du canal, les soldats de la colonne d’attaque observaient, graves et recueillis, cette redoute lugubre, cette immobilité, cette impassibilité, d’où la mort sortait. Quelques-uns rampaient à plat ventre jusqu’au haut de la courbe du pont en ayant soin que leurs shakos ne passassent point.
Le vaillant colonel Monteynard admirait cette barricade avec un frémissement. — Comme c’est bâti ! disait-il à un représentant. Pas un pavé ne déborde l’autre. C’est de la porcelaine. — En ce moment une balle lui brisa sa croix sur sa poitrine, et il tomba.
— Les lâches ! disait-on. Mais qu’ils se montrent donc ! qu’on les voie ! ils n’osent pas ! ils se cachent ! — La barricade du faubourg du Temple, défendue par quatrevingts hommes, attaquée par dix mille, tint trois jours. Le quatrième, on fit comme à Zaatcha et à Constantine, on perça les maisons, on vint par les toits, la barricade fut prise. Pas un des quatrevingts lâches ne songea à fuir, tous y furent tués, excepté le chef, Barthélemy, dont nous parlerons tout à l’heure.
La barricade Saint-Antoine était le tumulte des tonnerres ; la barricade du Temple était le silence. Il y avait entre ces deux redoutes la différence du formidable au sinistre. L’une semblait une gueule ; l’autre un masque.
En admettant que la gigantesque et ténébreuse insurrection de juin fût composée d’une colère et d’une énigme, on sentait dans la première barricade le dragon et derrière la seconde le sphinx.
Ces deux forteresses avaient été édifiées par deux hommes nommés, l’un Cournet, l’autre Barthélemy. Cournet avait fait la barricade Saint-Antoine ; Barthélemy la barricade du Temple. Chacune d’elles était l’image de celui qui l’avait bâtie.
Cournet était un homme de haute stature ; il avait les épaules larges, la face rouge, le poing écrasant, le cœur hardi, l’âme loyale, l’œil sincère et terrible. Intrépide, énergique, irascible, orageux ; le plus cordial des hommes, le plus redoutable des combattants. La guerre, la lutte, la mêlée, étaient son air respirable et le mettaient de belle humeur. Il avait été officier de marine, et, à ses gestes et à sa voix, on devinait qu’il sortait de l’océan et qu’il venait de la tempête ; il continuait l’ouragan dans la bataille. Au génie près, il y avait en Cournet quelque chose de Danton, comme à la divinité près il y avait en Danton quelque chose d’Hercule.
Barthélemy, maigre, chétif, pâle, taciturne, était une espèce de gamin tragique qui, souffleté par un sergent de ville, le guetta, l’attendit, et le tua, et, à dix-sept ans, fut mis au bagne. Il en sortit, et fit cette barricade.
Plus tard, chose fatale, à Londres, proscrits tous deux, Barthélemy tua Cournet. Ce fut un duel funèbre.
Quelque temps après, pris dans l’engrenage d’une de ces mystérieuses aventures où la passion est mêlée, catastrophe où la justice française voit des circonstances atténuantes et où la justice anglaise ne voit que la mort, Barthélemy fut pendu. La sombre construction sociale est ainsi faite que, grâce au dénûment matériel, grâce à l’obscurité morale, ce malheureux être qui contenait une intelligence, ferme à coup sûr, grande peut-être, commença par le bagne en France et finit par le gibet en Angleterre. Barthélemy, dans les occasions, n’arborait qu’un drapeau, le drapeau noir. »
Barthélemy a existé, en effet, et a tué en duel Cournet.
L’un était supporter de Louis Blanc, l’autre de Ledru Rollin, mais l’objet du duel semble plutôt avoir été des insultes proférées par Cournet sur une ancienne compagne de Bathelemy.
Mais il ne fut pas pendu.
Au contraire, il rentra en France. Il y mourut, en couple avec l’ancienne compagne d’un policier spécialisé dans la répression des socialistes, ce que le mouvement ouvrier ne lui pardonna pas.
Quant à Cournet, c’est lui qui construit la barricade, un matin de décembre 1851, à l’instigation entre autres de Hugo, où le député Baudin sera tué, échouant à empêcher le coup d’état de Louis Napoléon.




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