Avril 1834 n’a pas la même place dans la mémoire de l’histoire de France républicaine et socialiste que d’autres dates en avril-mai.
On se souvient toujours de mai et juin 1848, de avril-mai 1871, de avril 1905 et la première unité de la branche politique du mouvement ouvrier, de mai 1981 et la première alternance d’un gouvernement alliant radicaux, socialistes et communistes, ou d’avril 2002 et la première défaite des socio-libéraux adeptes de la loi de l’offre face à l’extrême droite où ils poussaient l’électorat salarié.
Pourtant avril 1834 a créé le terme « sanglante semaine ». Elle a aussi eut une suite : le « monstrueux procès » ou « le procès monstre » devant l’ancêtre du Sénat, la chambre des pairs, chargé de juger plus de 500 dirigeants ouvriers et républicains de toute la France, condamnés aux bagnes coloniaux.
Et c’est en avril 1834 que l’on voit les mêmes hommes, les mêmes troupes chargées de la conquête sanglante de l’Algerie employer les mêmes techniques de répression aux mouvements ouvriers à Lyon et mouvement bourgeois républicain à Paris et Marseille.
Il y aura, à quelques centaines de kilomètres de distance mais le même jour, le massacre de la rue Transnonain, et le massacre de Vaise, démontrant le caractère systémique de la violence coloniale dans la répression du mouvement ouvrier et républicain.


De quoi s’agit-il ?
En avril 1834, le gouvernement, nommé par le roi Louis-Philippe, qui doit pourtant son trône à une insurrection pour la liberté d’expression et de presse, prends des mesures contre la société des droits humains de Paris.
Au même moment, il désavoue le préfet de Lyon, qui avait rendu un arbitrage favorable aux ouvriers textiles de Lyon, les canuts, face aux grands négociants et patrons de la bourgeoisie.
Le même jour, les républicains parisiens manifestent, les ouvriers canuts s’emparent de Lyon.

Le roi, furieux, nomme chef de gouvernement le Marechal Soult.
Celui-ci tiens toujours le record au poste de premier ministre depuis 200 ans. C’est dire son importance, bien équivalente à Guizot, pour la monarchie orléaniste, dite libérale.
Soult fait appel à un jeune journaliste, 36 ans, aux positions protectionnistes, ami de l’ordre social, un Retailleau si vous voulez. Catholique pratiquant, monarchiste convaincu, Thiers déteste les classes populaires.
Les Adolphe ont rarement été très heureux pour les peuples dans l’histoire, il ne déroge pas à la règle.
Pour son anniversaire, il est né un 15 avril, il s’offre comme feu d’artifice la fusillade de centaines de civils, de nombreux désarmés, des familles surprises et eventrées à la baïonnette dans leur sommeil.
Il crée la tactique de laisser les insurgés s’emparer de la ville, l’encercler, l’investir comme une ville ennemie, et massacrer tout le monde, sans procès.
Cette tactique est appliquée à Lyon.
Elle sera répétée plusieurs fois. En 1848, quand la révolution menace le roi Louis Philippe, Thiers conseille de procéder ainsi. Un des maréchaux les plus criminels de la conquête de l’Algerie approuve, il est prêt à massacrer dix mille parisiens pour sauver la monarchie.
Louis Philippe refuse. Il part en exil.
En mai 1848, une manifestation d’ouvriers réclamant de meilleurs salaires et une protection contre le chômage dégénère. Thiers manque d’être reconnu à la traversée d’un pont, et a peur d’être lynché.
En juin 1848, lorsque les ambitions sociales de la seconde république sont abandonnés, les dirigeants socialistes arrêtés, les quartiers ouvriers et populaires se couvrent de barricades désespérées. C’est un général rompu aux combats en Algérie qui mènera la répression sanglante.

En avril-mai 1871, Thiers appliquera à la Commune le traitement de Lyon en 1834, de Blida en 1833, des guerres coloniales au mouvement ouvrier : pas de négociation, pas de quartier, pas de protection du droit et de la loi, on massacre suspects, femmes, enfants.
Les survivants, par dizaines de milliers, sont déportés dans les colonies, décapitant le mouvement socialiste pour dix ans.
Avril 1834 est raconté dans un livre touchant, « les grandes journées de la République », écrit par Eugène Razoua, un républicain dont la carrière militaire avait été empêché, envoyé combattre en Algérie, et revenu radicalement anticapitaliste.
Les récits des barricades de Victor Hugo dans les misérables s’inspirent plutôt des journées de juin 1832, mais servent de synthèse à toutes les journées révolutionnaires depuis 1789, où l’ordre fusille les survivants sans procès sur le lieu même.
C’est d’ailleurs la même répression sanglante, celle apprise dans l’écrasement des républicains à la montée de Bonaparte, testée en mode genocidaire contre les haïtiens, puis contre les espagnols en 1808-1812, celle employée en 1825 de nouveau face aux espagnols carlistes, qui s’abat sur les algériens, les ouvriers, les républicains.
Avril 1834 en France est une date charnière. Elle contient déjà 1871, et la guerre civile française qui ne trouvera une résolution qu’en 1944, lorsque la Nation enfin libérée règle ses comptes aux traitres et aux massacreurs.
La grande question contemporaine, c’est pourquoi le libéralisme français a choisi, en détruisant les instruments du compromis national de 1945, rétablir les structures de naissance de la grande guerre civile française.
Mathieu Pouydesseau
3 mai 2025



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