Pragmatisme et Intelligence Artificielle : Une Réflexion

Published on

in

,

Pragmatisme et science empirique face aux religions modernes

Je m’exprime souvent devant des auditoires de plusieurs dizaines à plusieurs centaines de personnes sur les enjeux de l’intelligence artificielle pour les entreprises.

J’y utilise souvent une analogie : alors que l’ordinateur, par la combinaison de puissantes capacités de calcul et le développement d’algorithmes logiciels de plus en plus précis, est depuis la fin des années 1990 bien plus fort que l’être humain au jeu d’échecs, celui-ci a connu un vrai boum dans les années 2010, boum qui se poursuit encore.

En 1997, un supercalculateur produit par IBM et opérant un logiciel d’échecs capable d’apprendre bat dans un match de 6 parties le „plus fort joueur d’échecs de tous les temps“ Garry Kasparov. A partir du milieu des années 2000 il est clair pour tout le monde que les logiciels d’échecs tournant sur des ordinateurs de plus en plus puissants sont capables de battre les plus forts humains systématiquement. Dès cette période d’ailleurs le prix des machines et des logiciels permettent, combinés à la mise à disposition sur internet de gigantesques bases de données de parties jouées, la démocratisation de l’intelligence artificielle aux échecs. On parle d’ailleurs de „dopage technologique“: le marché de championnat du monde de 2006 entre Vladimir Kramnik et Veselin Topalov voit la multiplication des accusations en triche informatique. Le jeu d’échecs par correspondance voit aussi une crise profonde, et je serais à l’époque un des membres pionniers d’une communauté née sur le forum des échec français, la „Confrérie des Joueurs d‘Echecs Libre d‘Informatique“ (Cojeli) s’engageant par serment à ne pas utiliser de moteur d’analyses en jouant nos parties.

En 2011, je serais d’ailleurs l’un des correspondants du forum rendant compte en temps réel du procès disciplinaire tenu par la Fédération française contre sa propre équipe olympique, saisie la main dans le sac en train de tricher aux Olympiades en Russie avec un dispositif complexe de retransmission des coups analysés par un ordinateur en France.

Pourtant, lorsque un nouveau prodige apparaît sur la scène, le norvégien Magnus Carlsen, champion du monde de 2013 à 2023, l’intérêt pour les matchs et les tournois de l’élite mondiale explose, ainsi que la pratique en ligne, en temps réel.

C’est que la retransmission des tournois, déjà en temps réel depuis l’invention du télégraphe, de la radio et du téléphone pour les matchs du milieu du XXeme siècle, s’accompagne de l’analyse en temps réel des logiciels. L’amateur, même débutant, peut comprendre ce qu’il se passe sans attendre l’analyse en club d’un fort joueur ou les commentaires publiés dans les magazines, et les parties voient de forts grands maîtres commenter non les variantes possibles, mais le contexte sportif de l’affrontement, le jeu complexe du stress, de l’adrénaline, de la fatigue et de la personnalité dans la prise de décisions humaines.

La revue allemande Karl combine culture, histoire et jeu d’échecs. Dans son dernier numéro, plusieurs articles s’interrogent sur les décisions „bizarres“, et comment, notamment avec l’aide des logiciels, celles-ci aujourd’hui peuvent être empiriquement disqualifiées. Le magazine constate d’ailleurs que contrairement à l’interrogation qui accompagnait les échecs tant de siècles, „Art, science ou sport?“, l’apport des logiciels réduisait, et en même temps élevait, l’intérêt des échecs entre humains à un sport, que la science de l’intelligence artificielle permets de comprendre.

Comme je le dis dans mes exposés en public : l’intelligence artificielle est dangereuse seule, sans contrôle ni encadrement moral et légal, elle est toxique. Mais elle est féconde et positive en accompagnement, en assistance de l’être humain. Il s’agit bien de la mettre à notre service, et non de s’y soumettre. Il réside dans ces quelques mots bien plus de conflits et de désaccords qu’il n’y paraît. J’y reviendrais.

L’un des articles de Karl compare l’évolution scientifique des échecs et la progression positive des sciences, rappelant une anecdote mettant en scène Galilée. Celui-ci racontait comment un adepte d‘Aristote préférait rester fidèle à la théorie du corps humain du philosophe grec plutôt que de réviser son opinion au vue d’une preuve anatomique qu’il ne contestait même pas. On venait de lui montrer que les nerfs étaient attachés au cerveau, et non, comme le supposait Aristote et après lui Gallien, au cœur. Pourtant, un médecin antique avait déjà fait cette découverte anatomique, mais étant en concurrence économique avec les médecins aristotéliciens, ces écrits ne subsistèrent que dans les critiques de Gallien.

Il en est ainsi dans le mouvement des idées échiquéennes comme dans le mouvement des idées tout court. On s’accroche à une idée fausse par attachement à une idéologie, une religion, une passion. Il faut bien du courage et de l’esprit pratique pour accepter le résultat de l’expérience, et changer son mode de pensée.

Le pragmatisme est ainsi le mode de pensée de l’action faisant confiance aux résultats de l’expérience pour corriger et améliorer les décisions à prendre.

Depuis 2008, la politique européenne a été incapable de pragmatisme par aveuglement idéologique tant sur les politiques économiques que sur l’analyse du monde.

Laisser un commentaire


Bienvenue!

Entrepreneur du numérique depuis 25 ans en Allemagne, je mène de front activités économiques et engagement politique. J’ai eu la chance de mener des organisations de 50 à 200 salariés avec des clients allant des PME-ETI aux grandes entreprises. Avec une formation d’historien, ex conseiller du commerce extérieur de la France (CCEF) je suis membre de l’Institut français des administrateurs (IFA).  Gascon, mes racines sont les mariniers de la Garonne et les Calvinistes néracais, mon nom de plume Weindenberg est la traduction de Pouydesseau.
linkedin: https://www.linkedin.com/in/mpouydesseau/


Mathieu Pouydesseau

Abonnez vous

Recevez nos newsletter


En savoir plus sur Chronique Libre de l’Humanité

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture