Introduction rétrospective
Avant même la crise du Covid, je faisais la constatation que l’économie allemande s’était construite contre les intérêts des classes populaires allemandes.
Cet article est toujours très actuel pour comprendre, à moins de deux mois des élections anticipées, où en est ce pays.
Je vous propose la relecture de l’article.
Les luttes de classe en Allemagne en 2020
L’inflation, la maladie mortelle des démocraties
Depuis, la guerre d’invasion de la Russie en Ukraine a agi comme les chocs pétroliers de 1973 et 1979, déclenchant une spirale inflationniste. Celle-ci a été combattue de la pire des manières en Europe: par la hausse des taux monétaires, et des politiques récessives, alors même que les impacts de la crise pandémique sur la société n‘avaient pas été digérés.
Le résultat, c’est une récession européenne, et un décrochage industriel accéléré.
La montée des tensions géopolitiques avec les pays sur lesquels le mercantilisme européen investissait est aussi un facteur aggravant.
C’est l’échec de la doctrine allemande du „Wandel durch Handel“ avec un retour de feu réduisant en cendres l’industrie allemande.
Le „modèle allemand“ que nos politiques essaient de copier sans le comprendre et sans prendre en compte les forces spécifiques de la Nation française – ils la méprise, la déteste, rejette son héritage révolutionnaire et républicain, comme l’universalisme d’ailleurs – entraîne l’Europe au fond.
J’ai écrit plusieurs articles sur le sujet.
Je n’ai rien lu, dans la presse économique comme dans les articles de recherche scientifique, invalidant mes réflexions. C’est même le contraire.
Mais nous vivons une période de voile moral et idéologique posé devant le réel, avec des blocages cognitifs ressortant des croyances et de canons quasi théologiques, entraînant fortes condamnations morales lorsqu’on les remets en cause.
« Comparaison n’est pas raison » mais répéter les mêmes erreurs, c’est la définition de la folie
La crise que nous traversons depuis mars 2020 a beaucoup de similitude avec la crise des années 1929-1940 en Europe.
C’est l’autre grand tabou cognitif. Parce que l’extrême droite contemporaine ne serait ni totalitaire ni genocidaire, il serait malvenu de comparer la crise économique et sa conséquence, la crise politique, morale, culturelle des années 30 avec ce que nous vivons dans nos propres années 20.
J’ai déjà écrit plusieurs fois sur le fait que de nombreux „démocrates“, „europhiles“, „libéraux“ ou „chrétiens démocrates“, „réformistes progressistes“, communient dans la religion de la commémoration, qui fige l’histoire dans des figures imposées, sans aucune valeur performative contemporaine.
„Plus jamais ça“ commence, dans cette culture de la commémoration, et finit en janvier 1945, avec la libération des camps de concentration, dont nous allons célébrer les 80 ans cette année.
Parce qu’il n’y a pas de camp de concentration genocidaire en Allemagne, en France, en janvier 2025, on ne devrait pas réfléchir aux enseignements de la période 1929-1940 menant les nazis, avec leurs alliés et complices autoritaires en Europe, au pouvoir absolu.
Mais le „plus jamais ça“ de mes grands parents résistants s’adressait d’abord à empêcher la répétition de la prise de pouvoir de forces antidémocratiques, niant l’universalisme et le rationalisme des Lumières, rejetant l’acquis des révolutions européennes de 1789 à 1848, pervertissant la science, et construisant des modèles de boucs émissaires pour conserver un ordre social et moral fondé sur les inégalités économiques.
La Weimarisation n’a pas besoin de nazis pour s’observer
J’ai pointé du doigt sur la menace de parlements „weimarisés“ où la répétition de „grandes coalitions“ sape la confiance dans la démocratie, et sa promesse d’alternance.
J’ai critiqué à de nombreuses reprises la sous estimation de la crise du pouvoir d’achat des classes populaires depuis la récession „stupide“ (le mot est de Timothy Geighner, ministre des finances de Barack Obama en 2011) que les dirigeants européens déclenchent en 2012.
j‘ai aussi pointé du doigt le double effet „Kiss cool“ de la spéculation immobilière sur ces mêmes classes populaires européennes.
En même temps, l‘Etat est devenu l’ennemi tant des libéraux que des gauchistes. Les premiers veulent le réduire pour baisser les impôts des riches. C’est une asphyxie par la baisse des recettes, justifiant des „baisses de dépenses“ pour „réduire le déficit et la dette“.
Les seconds rejettent l’idée que l‘Etat et ses services publics puisse être le lieu du compromis social le plus équilibré en démocratie, y voyant l’outil de la domination raciale et patriarcale.
Ces deux réflexions sont profondément nihilistes, et laissent la formulation de l’espoir d’un changement meilleur à des forces d’extrême droite, ou d’extrême religion.
La raison pour formuler l’alternative et l’espoir
L’échec culturel, moral, et philosophique de la gauche européenne commence déjà par le refus de penser l’économie.
Or, tout démarre de la compréhension du monde contemporain, des logiques d’un capitalisme monopolistique cherchant à se débarrasser de l‘Etat pour établir une société féodaliste.
Les concepts anciens de l’impérialisme ne rendent pas compte de ce capitalisme, car ils supposent une identité d’intérêt d’un capitalisme national et d’un projet monopolistique.
C’est le conflit actuel entre Trump, dont la fortune immobilière est ancrée dans un territoire, et Musk, qui se donne l’univers et l’espace comme limite.
Le président américain sortant, Joe Biden, fait partie de la génération démocrate ayant connu les premières expériences au pouvoir avec Jimmy Carter. Il a regretté, à l’occasion du décès de son prédécesseur centenaire, la disparition de la „décence“.
Cette déclaration fait écho à une réflexion de tous ceux ayant vécu l’accession des partis autoritaires au pouvoir dans les années 1920-1930 : l’indécence du discours.
Comment rester „Anständig“ dans cette Allemagne là? Stefan Zweig et son épouse désespèrent au point de se suicider en 1941. Kurt Tucholsky avait déjà choisi cet exil de la vie en 1935.
Je suis persuadé que l’analyse historique ne nous permet pas seulement de comprendre les mécanismes à l’œuvre aujourd’hui.
Ils nous donnent des clés pour trouver les solutions et choisir la vie contre la mort.
Reprendre le contrôle de nos destins
En économie, c’est Keynes qui a toujours raison. Pas le „neokeynesianisme“ des adeptes des instruments monétaires, mais celui qui mets l’investissement public au cœur des politiques de relance, et de distribution sociale, celui qui comprends que les inégalités sont facteurs de guerre.
Celui qui comprends que l’épargne accumulée ne devient pas par magie „investissement“, et que tout ce qui est compté comme investissement n’est pas forcément souhaitable pour le bien de la société dans son ensemble. C’est aussi une critique des lois du marché et de cette foi bigote dans la „loi de l’offre“, critique qui fut prouvée pertinente par la pratique – les critiques de Keynes n’ont pas eu à gérer les crises mondiales que Keynes a traversé comme décideur public.
À partir de l’investissement public, c’est à dire de la mobilisation de l’épargne par l’impôt et l’emprunt, on peut reconstruire un pacte social européen.
Cela suppose de dire adieu au mercantilisme. Ce n’est pas le marché mondial qui doit mobiliser nos efforts, mais le marché européen. C’est notre propre demande qui doit alimenter notre économie, notre production, nos industries.
Nos besoins en la matière sont considérables au vue tant des risques climatiques que des risques géopolitiques.
Cela suppose une réorientation de toutes nos politiques.
Renouveau, Réconciliation, Reconstruction
C’est le pacte de renouveau dont nous avons besoin.
Je le vois bien, chef d’entreprise vendant à toute l’industrie allemande : sans relance de la demande et réorientation de la production vers notre demande intérieure, la récession allemande, qui va se poursuivre pour une troisième année en 2025, va nous entraîner tous par le fond.
Mais cela veut dire mettre fin à l’idéologie libre echangiste fondant tous les espoirs sur l’exportation hors d’Europe. Et cela suppose une redistribution des montants de capitaux accumulés par quelques uns pendant que les classes populaires étaient exclus de la prospérité des années 2009-2020.
Je ne vois pas d’autres solutions sans passer par l’histoire du siècle précédent, c’est à dire la dictature, la guerre civile.
C’est cela l’enjeu.
Conclusion
Ça l’était déjà en 2012. Mais personne voulait croire à mes avertissements.
Cet article sorti de mes archives achève le cycle 2010-2020.
Le cycle 2025-2030 doit devenir celui de la reconquête du contrôle de notre avenir commun, en Europe, en comptant sur nos propres forces, et non sur le consommateur chinois ou brésilien, et nos valeurs, et non celles importées du despotisme russe ou du féodalisme capitaliste américain.
Au travail !


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