- Morale et Action
Dans la guerre de Troie, les deux princes, symboles de deux principes opposés, tous les deux dotés de pouvoirs surnaturels par des dieux les soutenant, ne peuvent se réconcilier. L’amitié est impossible.
Achille est trop presomptueux, Hector trop loyal à sa famille, son royaume,son peuple. L’épopée grecque raconte l’impossibilité absolue d’un accord entre deux peuples s’affrontant dans une guerre paraissant sans fin. Même la mort des deux héros des deux peuples n’arrête pas la guerre. Le prétexte de celle-ci a depuis longtemps disparu, les grecs veulent rentabiliser dix années loin de leurs foyers, les troyens défendent le principe de leur propre liberté et souveraineté.
La fin de l’histoire, c’est un genocide. Les grecs détruisent Troie et massacrent tous les habitants, commettant tant de sacrilèges dans ce déchaînement de folie meurtrière qu’aucun des chefs de guerre grec n’aura au retour une vie paisible et glorieuse.
Il y a bien sûr dans cette épopée l’idée d’un passage. Les grecs voulaient sans doute, par cette histoire, proclamer la supériorité de leur panthéon sur les sociétés de cités aux racines millénaires, et si l’oracle de Delphes s’impose, c’est que Cassandre, représentante des oracles astrologiques des sociétés écrivant en cunéiforme, doit être violée, enlevée, mariée de force, et assassinée par une femme jalouse.
L’épopée de Gilgamesh présente une autre possibilité: le jeune roi, narcissique, imbu de lui-même, tyrannique avec son peuple, apprivoise littéralement – par l’entremise d’une prêtresse courtisane, le sexe étant chargé d’une dimension civilisationnelle, qui fait boire également la boisson qui sépare l’homme des bêtes, la bière – le jeune athlète aux forces surhumaines surgissant des montagnes et dévastant les vallées.
Leur amitié va leur permettre de remporter de grandes victoires contre des monstres menaçant la prospérité du royaume, tel que cet Humbaba qui refusait de vendre les cèdres du Liban nécessaires à l’expansion des villes akkadiennes.
La mort de Enkidu plonge le roi dans une crise dépressive profonde. Il fait l’apprentissage, par un voyage jusque vers la source de l’immortalité, de la condition humaine.
Il revient roi de justice, apaisé, soucieux non plus de sa gloire et de son pouvoir, de la satisfaction égoïste de ses impulsions, mais soucieux de son peuple, de construire un royaume permettant à chacun de vivre une vie pleine, car c’est notre condition que de mourir.
Les deux épopées ont deux morales très différentes.
Est-ce que Homere connaissait l’épopée de Gilgamesh ? On sait que le récit du siège de Troie naît probablement dans une communauté hellénophone d’Asie mineure – l’actuelle Turquie – au contact des cultures issues des hittites et des louvites. Ceux-ci connaissaient le mythe de Gilgamesh.
Les premiers grecs qui se racontent ce chant vivent dans une période longtemps appelée “obscure” parce qu’on cherchait des archives en grec. Il existe des archives en d’autres langues, contemporaines de la période.
Si l’on s’accorde à une composition vers le VIIIeme siècle, c’est donc que la création de ces chants épiques est contemporaine de l’empire assyrien neobabylonien.
C’est la thèse de l’écrivain autrichien Raul Schrott : l’Iliade est pleine de références tirées du contexte culturel et géopolitique des empires de Assurbanipal, de la réécriture des mythes akkadiens et sumériens et leur transmission jusque dans les formules répétitives des contrats diplomatiques, des pratiques genocidaires assyriennes à la conquête des villes, y compris, comme lorsque Achille, se vengeant de Hector meurtrier de son ami Patrocle, lui refuse des obsèques de héros.
La question n’est pas si théorique : c’est à la même époque que des tribus plus ou moins dispersées dans la plaine entre Ougarit et l’empire égyptien fixent un certain nombre de rites, de textes religieux, de discours idéologiques pour justifier l’existence de leurs royaumes. Il y a les phéniciens, commerçants depuis des siècles avec le monde entier connu, il y a des royaumes plus ou moins riches en Samarie et Judée, il y a les marchands de Gaza.
C’est le moment où les récits polythéistes chargés de proclamer l’alliance des peuples judeens et les couples divins se transforment en récits monothéistes. Après la victoire des assyriens contre le royaume le plus riche et prospère, la caste ecclésiale à Jérusalem proclame l’alliance de leur roi, favorable à leur caste d’une manière fanatique, et d’un dieu unique supposé supérieur à tous les autres, et notamment ceux des assyriens. Il s’agit de se donner du courage.
Il faut face a de telles civilisations, qui s’appuient sur des héritages de plusieurs millénaires de sociétés urbaines, agricoles, pratiquant l’écriture, le droit, l’astronomie, experts en propheties scientifiques basées sur des centaines de données archivées, inventeurs des mathématiques et de la musique, pouvoir aussi prétendre à une histoire millénaire. Alors on réécrit le mythe du déluge tiré de Gilgamesh pour en faire un récit monothéiste. On emprunte des éléments essentiels de la liturgie et de la genèse des peuples précédents pour inventer une religion différenciée, pour justifier la rébellion de ce roi contre la grande puissance, assyrienne puis babylonienne, du temps.
On invente le récit de Moise, de la promesse de la terre, pour justifier vouloir reconquérir le royaume perdu jusqu’à Samarie.
L’ancien testament raconte le résultat de cette opération idéologique : c’est un échec, Jérusalem est envahie, les élites deportées à Babylone, où elles vont encore plus importer des contenus akkadiens et assyriens dans l’histoire romancée du peuple juif et la religion en cours de création, pour éviter que l’assimilation fasse disparaître les privilèges de la caste ecclésiastique.
Finalement, les trois grands récits antiques nous proposent trois grandes morales.
Dans les trois récits, le rapport à la mort et la condition humaine est central, le chemin vers un royaume de justice cependant très différent.
Le récit homérique est le plus pessimiste : le crime des grecs contre les troyens, le genocide, les sacrilèges contre la morale humaine et divine, sont durement sanctionnés par les dieux. Le pillage est une malediction. Mais Homere ne donne pas d’alternative à la catastrophe touchant les troyens comme les grecs.
Le récit biblique est aussi d’un profond pessimisme : malgré une arche d’alliance, le peuple élu de son dieu ne cesse d’en être trahi et jeté en pâture aux puissances régionales dominantes, égyptienne dans la mythologie, assyrienne et babylonienne dans l’époque de composition de l’ancien testament, romaine plus tard. Il n’y a pas de salut, seulement la promesse très lointaine qu’un jour dieu “reconnaîtra les siens », introduisant cette idée absolument absurde que la mort vaut mieux que la vie.
Ces deux idées seront à la base de l’invention du christianisme, qui tentera d’imposer l’amour ici bas comme mode de résolution des souffrances individuelles, mais qui, par sa caste ecclésiale, magnifiera également la mort contre la vie. L’Islam, la troisième religion née sur les décombres des récits mythologiques et religieux du VIIIeme siècle réinterprétés au cours d’un millénaire de commentaires poétiques à la Mecque, prétends aussi au départ magnifier la vie ici bas, mais là encore les ecclésiaste préfèreront mettre en avant la promesse de la mort. Ernest Renan a pu au début de ses écrits de religion comparée admirer Mahomet l’écrivain et orateur poétique, qui, dans les premiers écrits, reste un homme d’abord. L’Islam originel est d’après lui un humanisme, que les clercs fanatiques transforment en un sacrilège « message direct de dieu », alors que de dieu, il n’y en a que dans nos récits humains pour justifier notre condition.
Le récit originel de l’épopée de Gilgamesh apporte un réconfort précurseur du stoïcisme. Il s’agit d’accepter sa propre condition, sans colère face à son injustice, et comprendre notre rôle quant au reste de l’humanité et du vivant. Le « roi de justice » est l’idéal pour chacun d’entre nous.
Il faut vivre, et le faire en servant le vivant, la possibilité que la vie s’impose, et que chaque être puisse vivre une vie et non vive dans l’espoir de la mort.
Ce prêche du dimanche a bien sûr une morale très contemporaine : la guerre est toujours la célébration de la mort.
Achille refusant d’honorer la dépouille de Hector pour se venger de la mort de Patrocle, quitte à commettre les pires sacrilèges, incapable d’entendre les voix aux alentours, ne rappelle pas que l’inflexible Assurbanipal, refusant les pleurs d’un roi vaincu dans un récit d’une de ses campagnes militaires retrouve à Ninive, et le mettant à mort ainsi que son peuple, ni non plus la rage vengeresse des grecs sortant du cheval pour massacrer les troyens jusqu’au dernier, jetant les bébés du haut des remparts, violant les prêtresses dans leur temples, pour venger la mort d’Achille et de tous les grecs.
Elle rappelle l’aveuglement sacrilège et meurtrier d’une guerre aux frontières de l’Europe, sur cette côte proche orientale où Gilgamesh et Enkidu cherchaient les cèdres libanais, où avec grande peine un peuple s’inventa une liste de rois fantaisiste pour copier les listes de rois de ses envahisseurs, et où Rome mena aussi deux carnages impardonnables.
L’impossible amitié de deux géants, incapable de s’allier comme Gilgamesh et Enkidu, décidés à se détruire comme Achille et Patrocle, rappelle l’absurdité du conflit où Poutine, se prenant pour Assurbanipal, envahit l’Ukraine. Chaque minute de résistance ukrainienne renforce la colère vengeresse russe, et pourtant, si les ukrainiens capitulent, l’Europe tombe.
L’Europe justement est paralysée par ses comptables tristes, qui ne pensent ni à la vie, ni à la mort, seulement à la justesse de leur sordides calculs où pour pouvoir exporter on préfère décourager de faire des enfants, car les enfants, ça coûte en postes d’enseignants et de médecins.
On préfère miser ni sur la mort, ni sur la vie, mais sur l’argent.
Tant que l’Europe politique trouvera plus important le respect formel de règles juridiques comptables sur la réflexion morale, sur le sens même de son existence, l’Europe continuera de décliner comme elle le fait depuis 50 ans.
Et réfléchir sur son existence, c’est forcément à un moment relire Homere, Gilgamesh, Ezechiel.
C’est aussi relire Thucydide, Tacite, ou Tite Live.
Et s’interroger non sur le sens d’une trajectoire budgétaire, qui n’est qu’un outil, mais sur le sens d’une société en elle-même, d’une vie, et de la morale d’action qui en découle.
Il est temps de réfléchir à ce qui compte réellement. L’action en découlera.
2. Déni et action
Il est très rare de voir des gens, confrontés aux preuves des échecs de ce qu’ils ont pu penser, en tirer la leçon et adapter leur pensée aux faits.
Il est bien plus fréquent de les voir, tels des croyants fanatiques, tordre la présentation des faits pour que d’une manière ou d’une autre la doctrine soit sauvée.
Même face à des catastrophes, il est fréquent de voir un collectif aller jusqu’au suicide plutôt que de corriger la marche à suivre.
Le général Varrus est alerté sur les dangers de cette marche, par un temps pluvieux, dans la forêt. Il en est plein d’autres exemples, et les audacieux victorieux sont bien peu, ont généralement un avantage au départ.
Napoléon surprends toute l’Europe par la vitesse d’exécution. Lorsque ses troupes n’ont plus le nombre, les bataillons étant devenus immobiles dans les glaces russes, et les ennemis se sont adaptés à ses manoeuvres, il échoue, en 1813, en 1814, en 1815.
Les troupes allemandes surprennent aussi l’Europe en 1939 et 1940, en 1941 aussi. Des fin 1942 cependant la loi du nombre l’emporte. Il faudra attendre juillet 1944 pour voir une révolte des élites, révolte minoritaire, et il y aura plus d’élites prêtes à se suivider en avril-mai plutôt que prêtes à vivre une époque en contradiction totale avec leur doctrine.
Les soviétiques n’ont pas voulu ni réussi à faire ce que les maoïstes feront. Les uns ont échoue à changer de doctrine, et le système s’est effondré. Les autres ont transformé la doctrine, et celle-ci est suffisamment souple pour leur permettre de se substituer au capitalisme globalisé.
C’est un exemple rare où les mandarins réussissent à faire changer l’empire.
Nos libéraux français sont incapables de changer une ligne à leur doctrine, née entre 1816 et 1848. Ils ont pourtant manifestement échoués. Ils sont entre déni et colère. Et leur colère cherche des boucs émissaires.
D’une manière générale, les capitalistes occidentaux ont jeté les lumières de la raison, le discours scientifique, le débat raisonné, et les bases de la démocratie à l’instant où tout cela portait une ombre sur les marges de profits.
Mais même eux, souvent, ne profitent pas : ils sont contents d’être les contremaîtres tolérés des très riches. Il faut voir la courtisanerie proxénète autour de Trump, Bezos, Musk, Bolloré…
La transformation du climat a déjà un coût financier : la saison cyclonique atlantique a déjà détruit pour des dizaines de milliards de biens immobiliers assurés et formant dans des bilans des positions plusieurs fois multipliées dans d’autres investissements.
La saison agricole européenne va être catastrophique entre épisodes d’inondation diluvienne et sécheresse trop constante.
Les effondrements des diversités du vivant posent aussi la question de la répétition de pandémies plus mortelles que le Covid.
Pour s’adapter à ces transformations, l’humanité a toujours eu deux grand choix : la coopération, ou la guerre.
Ne rien faire est ausssi une option, c’est le choix de denier. Les hommes de l’île de Pâques semblent y avoir été très efficaces. Ce fut aussi le choix du capitaine du Titanic, sous le choc d’un accident “impossible” remettant en cause toute sa doctrine maritime.
Guerre ou paix, c’est ce que j’écris ici depuis 10 ans, c’est cela le choix qui nous attends.
Pour l’instant, les manipulations des plus riches nous poussent à la guerre. Trump, Musk, Thiel, partagent des doctrines profondément pessimistes quant à la nature humaine, égoïstes, et racistes, et veulent organiser la victoire militaire de leur classe et de leur race dans un affrontement inéluctable d’abord avec la démocratie, puis les minorités, et enfin, une fois les espaces de mobilisation mis au pas, avec les puissances ne payant pas tribut.
Les grecs dominaient après Alexandre le monde civilisé. Mais leurs querelles ouvrirent la voie à Rome, une fois celle-ci débarrassée par un véritable genocide de Carthage et des phéniciens.
La coopération des forces alliés permit de battre l’axe puis de construire le système des Nations Unies, et, tant en espace communiste que capitaliste, une croissance économique et des standards de vie des populations, ainsi que la décolonisation du monde, d’abord fin des puissances coloniales occidentales, puis des puissances communistes.
La néocolonialisation qui suit est hypocrite, corruptrice, et s’accompagne d’un travail de sape contre les instruments internationaux de coopération.
C’est qu’il faut aboutir à un monde compétition, c’est à dire, de guerre.
Je ne crois pas que l’enjeu d’aujourd’hui ce soit de choisir en France les composantes de la gauche polies ou impolies, ou de décider s’il faut repousser de six mois l’indexation des retraites. Il ne s’agit pas non plus de savoir si Harris a fait une bonne ou une mauvaise campagne. Elle a oublié l’essentiel : parler de ce qu’elle va faire, pour ne faire qu’une campagne anti Trump.
La question essentielle, c’est va t-on être capable de hisser nos niveaux de jeu.


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