France : 37 listes aux élections européennes

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Le vote ou le fusil

C’est un record.

Malheureusement, l’abondance des listes n’est pas un signe de bonne santé démocratique.

La République de Weimar nous a montré le siècle dernier comment meurent les démocraties : à petit feu, avec l’exécutif se deconnectant des résultats électoraux et des groupes parlementaires, et les partis entrant dans des crises de représentativité profondes.

Le parlement weimarisé voit la multiplication des listes et des partis, empêchant la constitution de blocs majoritaires.

La crise démocratique entraîne la dévaluation des partis, des syndicats, des associations comme lieux de formation d’une conscience et d’une opinion publique, lieux de synthèse entre intérêts sociaux et géographiques, et acteurs des compromis nécessaires à la cohésion sociale, à l’unité nationale, et à l’exercice même de la démocratie.

J’ai énoncé l’idée d’une Weimarisation des parlements des démocraties européennes, en prenant d’abord l’exemple de l’Allemagne et son Bundestag, en 2014 ou 2015.

Je l’ai observé se répandre dans la plupart des parlements des pays d’Europe quel que soit le mode de scrutin ou les seuils minimums pour être représentés.

Même le scrutin britannique, censé favoriser deux grands blocs, a vu l’entrée à son parlement de groupes parlementaires qui n’étaient même pas prévus physiquement à Westminster : parti écossais, parti libéral démocrate, parti d’extrême droite anglaise ou parti d’extrême droite protestante nord irlandaise. Ces derniers ont été associés au gouvernement entre 2017 et 2019, compliquant singulièrement la négociation du Brexit.

Le scrutin majoritaire français n’est pas non plus un gage mécanique de représentation parlementaire en blocs avec majorités automatiques.

En 1988, alors que François Mitterrand est réélu président de la République, le parti socialiste et ses alliés n’obtiennent pas de majorité parlementaire. Mais il existe une majorité à gauche avec le parti communiste comme au centre avec les chrétiens libéraux  de l’UDC où l’on compte Mehaignerie et un jeune Bayrou.

Les réformes constitutionnelles des années 2000 cependant n’ont pas cherchées à répondre aux crises éventuelles de la représentation parlementaire ni à la crise de souveraineté démocratique qu’elles pourraient provoquer mais exclusivement à la question de l’efficacité du pouvoir exécutif, en renforçant de fait le président de la République et en affaiblissant considérablement le rôle de contrôle du parlement.

La crise de Weimarisation des parlements s’accompagne en effet dans beaucoup de pays européens d’une résurgence des théories de l’exécutif absolu: un scrutin de nature plebiscitaire donne un pouvoir absolu à l’exécutif qui n’est dès lors plus tenu à la négociation politique ou sociale.

Ces théories sont au cœur des régimes de « bonapartisme plébiscitaire » et servent d’ antichambre aux régimes autoritaires, conservant les apparences formelles d’un fonctionnement démocratique avec des élections souvent truquées ou auxquelles l’opposition est empêchée de participer.

Entre les régimes autoritaires plébiscitaires accomplis, comme en Russie, au Venezuela ou en Chine, et les démocraties weimarisées, il y a de nombreux degrés.

Orban et le Fidesz en Hongrie, Fico et le Smer en Slovaquie, le PiS en Pologne, sont ainsi des exemples de la transformation des institutions vers des modèles de démocratie plébiscitaires. Les difficultés de l’alternance actuelle en Pologne montre également que ces partis et ces régimes sont très difficiles à surmonter. L’attentat terrible et criminel dont Fico a été la victime rappelle aussi que, dans les régimes où la confiance dans les instances de médiation démocratique disparaît, la violence politique augmente.

Or, si nous regardons vraiment l’état de nos institutions depuis les réformes du début de l’an 2000 et la pratique du pouvoir des trois derniers présidents, force est de constater que l’exécutif absolu s’est imposé comme doctrine et pratique au détriment du parlement, des corps intermédiaires, des collectivités.

Emmanuel Macron et ses soutiens ont poussé à l’extrême cette logique de démocratie plébiscitaire sur le modèle bonapartiste. Alors que son élection en 2017 comme celle de 2022 sont dûes aux votes d’électeurs opposés à son programme, mais encore plus opposés à celui de l’extrême droite, il en a tiré, dans des discours et des déclarations, la source d’une légitimité absolue.

Pourtant pourvue d’une majorité absolue à l’assemblée nationale, il engage en 2018 des réformes profondes du code du travail par des ordonnances. Ses soutiens défendrons l’idée que son programme était connu, et que l’élection de 2017 lui avait donné ce mandat. Les Gilets Jaunes et les violences en marge des manifestations syndicales du 1er Mai – où un conseiller présidentiel et un salarié du parti au pouvoir se firent passer pour des policiers pour frapper des opposants – en furent la triste réaction. Seule la trêve pandémique empêcha des escalades supplémentaires.

En 2022, les français ont retenu la leçon : face à Le Pen, Macron remporte de nouveau un vote non d’adhésion, mais de rejet de Marine Le Pen. Mais loin de confirmer leur vote aux législatives, ils choisissent d’envoyer un message fort de non adhésion à son projet politique en formant une assemblée particulièrement riche en coalitions possibles.

En effet, l’émiettement de la représentation parlementaire propre à la Weimarisation forme une assemblée nationale sans majorité. Si Macron et ses alliés respectaient le parlement et le vote des français, ils pourraient, comme Michel Rocard en 1988, mener des négociations par projet, soit avec la droite soit avec la gauche républicaine.

Ce ne fut pas le cas. Sur la réforme des retraites, sur les questions budgétaires, sur un nombre record de textes, Borne puis Attal abusent du 49.3, évitant le parlement, étant contrôlé uniquement par le conseil constitutionnel, lui-même composé d’anciens ministres nommés par Macron.

Nos institutions sont malades, les réformes des années 2000 ont créé un monstre constitutionnel que les autorités européennes et les citoyens refusent en Pologne, en Hongrie, en Israël, que Trump rêve d’établir aux États Unis.

La question de la perte de souveraineté due aux arbitrages européens s’ajoute mais est secondaire aux pertes de souveraineté du peuple prévues par la constitution, et exacerbées par la pratique du pouvoir du centre droit macroniste.

Fidèle à sa lecture bonapartiste plébiscitaire, Macron prétendra que les français « savaient » en votant pour lui que la réforme des retraites venait, et l’avaient donc légitimé.

Il enjambe ainsi tant les débats du second tour, et les admonestations impératives de ses soutiens à l’égard des forces politiques n’appelant pas à voter pour lui, à force de condamnation morale et de critique psychologique, que le résultat des législatives lui refusant une majorité parlementaire pour conduire sa politique.

Weimar, la première république allemande, ne connaît pas seulement un émiettement de sa représentation parlementaire, où les blocs démocratiques n’arrivent plus à trouver des compromis.

Weimar meure aussi d’une culture politique allemande empreinte de bismarckisme et au parlementarisme handicapé du second empire.

Celle-ci privilégie l’efficacité de l’exécutif sur les nécessités des débats et compromis parlementaires. C’est un régime d’executif absolu. Dès 1930, les coalitions de droite et de centre droit, minoritaires au parlement, s’entendront avec le maréchal Hindenburg, un tenant du bismarckisme impérial, pour gouverner par ordonnances et décrets présidentiels, les équivalents du 49.3.

Le régime de 1930-1933 est resté sous le nom « d’autoritarisme presidentiel » et crée tous les instruments permettant à partir de janvier 1933 au chancelier de coalition Centre droit-extrême droite, avec des ministres technocrates aux ministères sensibles tel que les finances ou l’économie, de concentrer tous les pouvoirs. Adolf Hitler ne mettra formellement jamais fin à la République de Weimar dont la constitution et l’ordre juridique, formellement, continue jusqu’à ce que les autorités militaires alliés mettent fin à la souveraineté allemande à la mi mai 1945.

De nos jours, la Weimarisation des parlements européens s’accompagne également de ce surgissement de l’exécutif absolu, soit sanctionné par le plébiscite du suffrage universel sur le chef de gouvernement ou d’état, soit par l’extrême personnalisation des enjeux législatifs.

J’avais critiqué cette personnalisation sous le nom de « bobinettes » sans saisir à quel point le phénomène était consubstantiel à la Weimarisation des parlements.

Car ce que cela révèle, c’est que la démocratie formelle n’apporte plus d’alternances politiques réelles, ni ne permet aux classes populaires de partager les décennies de croissance et de prospérité, ni n’ouvre les débats essentiels et douloureux aux sociétés européennes sans clivages émotionnels, boucs émissaires, condamnation morale et finalement impuissance démocratique.

La social démocratie européenne, l’allemande en la dominant de 1996 à 2018, la française en ne défiant pas l’allemande, et la britannique en se faisant le porte parole du progressisme clintonien, porte une lourde responsabilité dans cette évolution.

En préférant des coalitions avec les droites tant au national qu’au niveau européen, elle a créé un consensus seulement favorable aux classes supérieures et moyennes urbaines, et abandonné les classes populaires, rurales et les artisans commerçants à l’extrême droite, au national populisme ou aux fondamentalistes religieux, islamistes et ultra chrétiens suprémacistes.

Mais l’évolution est le reflet du partage de la richesse produite entre 2005 et 2024 en Europe.

Le Brexit a bien démontré que la question est classiste, matérialiste, et non culturelle, juridique ou institutionnelle.

Les conservateurs britanniques ont bien continué entre 2016 et 2024 la politique favorable à des classes peu nombreuses qu’ils conduisaient entre 2009 et 2016. L’union européenne et ses migrants servirent de bouc émissaire. En 2024, tous les sondages prévoient à la fois une débâcle des conservateurs et la résurgence d’un parti national populiste alors même que la revendication du Brexit fut réalisée. Après les migrants européens, ce sont tous les autres migrants qui servent de boucs émissaires. Mais l’enjeu est celui du partage des richesses produites.

En France, les 37 listes aux élections européennes rassemblent seulement 7 listes déjà représentées dans toutes les assemblées du parlement: la liste gouvernementale, le PS, la gauche républicaine autour du PCF et de GRS, les verts, la droite hésitante entre gaullisme et national populisme, l’extrême droite du RN et le gauchisme infantile des insoumis.

C’est déjà beaucoup de listes pour les blocs politiques établisvau parlement.

Il y a une ou deux listes de députés européens sortants laissé de côté par leurs coalitions antérieures, trois listes d’anciens candidats aux présidentielles dont un éditorialiste soutenu par un milliardaire propriétaire de presse, et près de 26 listes anecdotiques, communautaristes, ou aux agendas très spécifiques, de la liste antisémite conspirationniste Lalanne-Dieudonne à une liste « Free Palestine » confondant la localisation géographique de Gaza avec celle du Gard, des animalistes à plusieurs variantes du trotskisme résiduel, des listes paysannes aux écologistes de droite, jusqu’à cette alliance improbable d’une scission des radicaux de gauche, de tradition jacobinienne, avec les partis régionalistes.

C’est presque 3000 candidats aux européennes !

Ajoutons qu’en France c’est aux listes de payer pour l’impression de leurs bulletins de vote. Combien de ces listes seront vraiment présentes dans les salles de vote ?

Mais cela démontre la faiblesse des blocs établis, y compris le parti caracolant en tête des sondages, le RN.

Cette pléthore entraîne fatalement une cacophonie ou peu de propriétaires de médias décident des sujets à mettre en oeuvre.

L’autorité indépendante chargée de mesurer l’équité dans l’accès aux médias a choisi de privilégier le sondage, lui-même manipulation basée sur la notoriété, sur la représentation parlementaire. C’est scandaleux et renforce encore la misère parlementaire.

Si les listes n’ont pas de têtes de gondole connues, il est très difficile d’exister alors même que la liste pèse au parlement.

C’est une conception antiparlementaire qui s’impose ainsi.

La corruption des médias sous la République de Weimar et les effets de boucles, les clivages de plus en plus violents, les attaques diffamatoires suivies d’attaques physiques, sont des développements bien connus.

Les médias sociaux contemporains n’apportent ici aucune nouveauté. Les mêmes phénomènes se reproduisent qui furent connus et analysés lorsqu’on étudiait encore l’histoire de 1930 pour comprendre 1945.

Or, aujourd’hui, le « point Godwin » sert à empêcher toute réflexion sur 1930.

La culture de la commémoration elle se concentre sur 1945.

On veut déplorer les conséquences sans comprendre les causes, transformant « plus jamais ça » d’une responsabilité politique, d’une invitation à agir constamment, en une imprécation morale sans conséquence réelle.

Alors on laisse les causes se reproduire, et on s’étonne des conséquences prévisibles.

Il n’y a pas d’autre lutte antifasciste que celle ancrée dans la compréhension des facteurs à l’oeuvre en Italie en 1920, en Allemagne en 1930, en Autriche, en Roumanie, en Espagne en 1936, au Portugal etc …

Partout, la crise sociale est un élément déclencheur. Partout la corruption de la presse est l’un des obstacles à la défense de la démocratie. Partout la légende d’une « efficacité supérieure » de l’autoritarisme s’impose aux compromis démocratiques. Partout, l’exécutif absolu entraîne en réaction la violence politique, et, une fois au pouvoir, utilise la violence politique pour le conserver.

Partout, la violence entraîne les radicalisations.

Et partout, les autoritarismes n’ont comme seules armes de paix sociale la répression meurtrière combinée au pillage des concitoyens désignés comme boucs émissaires, et au pillage des peuples conquis.

Mais c’est cela l’enjeu de la guerre ou la paix . Il ne s’agit pas des « chocs de civilisation » mais de la question de méthode : coopération, ou concurrence ?

Solidarité, ou libre marché ?

Bien public, ou gain privé ?

Partage selon les besoins et les mérites, ou accumulation des plus forts ?

État de droit, ou féodalisme ?

Que chacun fasse ses choix en conséquence.

Les listes Hayer-Macron, Bardella, Le Pen,  Aubry et les deux tiers des listes d’inconnus ou de semi célébrités ont fait leurs choix, ils ne sont pas intéressés à la démocratie, à 1930, ou à la paix sociale.

Enfin, rappelons la phrase de Victor Hugo : « le bulletin de vote éloigne le peuple du fusil, mépriser le bulletin de vote, c’est rapprocher le fusil du peuple ».

Une réponse à « France : 37 listes aux élections européennes »

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Entrepreneur du numérique depuis 25 ans en Allemagne, je mène de front activités économiques et engagement politique. J’ai eu la chance de mener des organisations de 50 à 200 salariés avec des clients allant des PME-ETI aux grandes entreprises. Avec une formation d’historien, ex conseiller du commerce extérieur de la France (CCEF) je suis membre de l’Institut français des administrateurs (IFA).  Gascon, mes racines sont les mariniers de la Garonne et les Calvinistes néracais, mon nom de plume Weindenberg est la traduction de Pouydesseau.
linkedin: https://www.linkedin.com/in/mpouydesseau/


Mathieu Pouydesseau

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