Les liens du passé et du présent

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En 1855, une famille d’aïeuls a fait jurisprudence.

Document historique en français sur un arrêt de tribunal concernant les honoraires médicaux dus par la famille Pouydesseau, daté du 5 juillet 1855.

Le jugement du tribunal limite le montant que les médecins peuvent réclamer de patients pauvres.

L’année précédente, la famille Pouydesseau du Passage d’Agen avait fait face à la maladie. Le diagnostic rendait nécessaire une mastectomie pour madame Pouydesseau.

Notons que les premières ablations des seins pour cancer datent de la fin du XVIIIeme siècle.

Les médecins, dont le descendant de l’inventeur de la médecine légale en France, un Belloc, réclamaient aux Pouydesseau prés de 300 francs de l’époque, reconnaissant avoir déjà touchés 140 francs.

Les Pouydesseau étaient modestes: la mère ne pouvait travailler, le père était marinier pour la compagnie des bateaux accélérés du Midi. Il gagnait 80 francs par mois – mais n’était ni nourri ni logé pendant ses voyages – il restait 45 francs pour le ménage, où vivaient encore le grand père et le beau-père. Le fils de dix ans devait travailler – un franc pas jour comme apprenti marinier.

A l’époque, la plupart des Pouydesseau ne savent pas encore lire ou écrire.

Le juge rappelle alors qu’au vue des lois et décrets, et du code Dalloz, « c’est moins à l’importance de l’opération qu’à l’état de fortune du malade que le juge doit avoir égard pour déterminer le montant des honoraires ».

Il dit également « c’est aux tribunaux à réprimer également la cupidité de celui qui réclame ».

Il précise « eu égard à la position de monsieur Pouydesseau, il eut été peut-être plus convenable de ne pas intenter l’action ».

La demande des médecins de 160 francs est alors réduit à 60 francs.

Cela fait quand même un coût de l’opération à deux mois et demi de traitement du père…

Carte des salaires masculins agricoles en France pour deux périodes distinctes, montrant les variations régionales des salaires journaliers en francs.

Son salaire est plutôt bon pour l’époque. Il est payé 4 francs la journée, son fils de dix ans travaille dur (l’apprentissage est un emploi productif à tempos plein) et ramène 1 franc.

Carte des salaires masculins industriels en France pour les années 1852 et 1862, illustrant les variations régionales des salaires journaliers moyens.

La famille peut espérer, sans maladie ou congé pour mauvais temps, un revenu à 1200 francs annuel.

Mais le patron retient pour les frais de bouche en bateau 40% de ce montant.

A 700 francs, et un petit jardin attenant à la maison où ils logent, propriété du grand père impotent, c’est mieux que le prolétariat miséreux, sans être cependant de la classe moyenne.

C’est à peu prés équivalent à un domestique de maison, à un jardinier, à un charpentier.

Un ouvrier agricole, en 1857, est payé moins de deux francs, un charpentier, 2,5 francs la journée sans être nourri – cela corresponds au salaire net de ce Pouydesseau.

Une famille ouvrière gagne en moyenne 300 francs par an, et n’a pas d’épargne pour payer un médecin, ni pour la retraite, que l’on prends forcé, lorsque le corps brisé ne peut plus produire.

Document académique sur les disparités de salaires en France au XIXe siècle, incluant des analyses et des données statistiques.

Les Pouydesseau ont pu épargner un peu par précaution.

Il n’est pas dit si un fonds de secours de la confrérie a aidé. Les caisses de sécurité sociale n’existent pas, mais, en dépit des interdictions d’association, les confréries et les associations de métiers constituent des fonds de secours en cas de maladie et de dècès.

L’époque est aussi celle des grands « tours de France » des compagnons.

Seulement 18 mois après ce procès, concurrencée par le chemin de fer, la compagnie des bateaux accélérés du Midi allait devoir stopper ses activités entre Agen et Sète.

Avant 1850, elle avait quand même transportée jusqu’à 100 000 passagers par an !

Les Pouydesseau, charpentiers de marine et bateliers de 1670 à 1870, vont devoir « s’adapter » et trouver d’autres activités.

Ils ont toujours, pendant les mauvaises périodes, fait les journaliers agricoles, les brassiers, les métayers.

Mais ces métiers aussi disparaissent peu à peu.

Leurs enfants ont commencé à aller aux écoles, certains iront aux Postes, au chemin de fer, au télégraphe.

D’autres s’engageront dans la marine marchande, participeront au percement du canal de Panama – et y mourrons.

Mon ancêtre, maitre charpentier, tente de s’élever socialement, il achète des terres avant la faillite de son métier. Il signe d’un x chez le notaire jusqu’au début de la troisième République.

Un de ses fils, entrepreneur, industriel et inventeur, fera plusieurs fois fortune et, une fois de plus que de fortune, aussi faillite.

Son fils cadet s’engage dans l’armée, tombe malade jeune, meurt en 1912, laissant un fils de trois ans.

Un jeune homme en uniforme militaire posant avec une épée dans une main et un chapeau sur un piédestal, entouré de plantes.

Mon grand père sera professeur en lycée technique, enseignant la mathématique appliquée aux belles oeuvres, construisant sa propre barque, travaillent le bois comme un menuisier. Il meurt du cancer de la poussière de bois. Mon père, un de ses fils, étudiera l’architecture, et construira un métier à tisser dans notre salon. Lui aussi quitte ce monde prématurément.

Mois, j’ai hérité le nomadisme du batelier, du sens du négoce sans doute aussi un peu.

L’adresse de mon premier emploi en CDI en Allemagne, c’était « Schiffbauergasse » – l’impasse des charpentiers de marine.

Vue d'un quai au bord d'une rivière avec un bateau amarré et des personnes assises sur le bord, sous un ciel bleu clair.

J’ai passé du temps à regarder les péniches sur la Spree depuis mon bureau.

Quant à toutes les conquêtes des luttes des françaises et des français: elles ont dû être arrachées, souvent avec violence, et de manière pérenne par la démocratie, à une bourgeoisie cupide, qui réclame toujours d’abord 400 francs.

Ils veulent nous ramener à 1855.

(Source: Journal des Justices de paix et de simple police, janvier 1856, articles historiques de 1995 reprenant les enquêtes statistiques salariales de 1838-1862, enquêtes généalogiques sur notre nom de famille de 1989).

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Entrepreneur du numérique depuis 25 ans en Allemagne, je mène de front activités économiques et engagement politique. J’ai eu la chance de mener des organisations de 50 à 200 salariés avec des clients allant des PME-ETI aux grandes entreprises. Avec une formation d’historien, ex conseiller du commerce extérieur de la France (CCEF) je suis membre de l’Institut français des administrateurs (IFA).  Gascon, mes racines sont les mariniers de la Garonne et les Calvinistes néracais, mon nom de plume Weindenberg est la traduction de Pouydesseau.
linkedin: https://www.linkedin.com/in/mpouydesseau/


Mathieu Pouydesseau

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