Hier, sur Le Média, un débat portait sur le style de gouvernance de la présidence Macron et aboutissait à ce constat : c’est une gouvernance qui s’attaque à la possibilité de penser.
On en a plusieurs illustrations:
La politique économique dite de l‘offre, initiée pendant le quinquennat Sarkozy, fut prolongée par Hollande avec Cazeneuve imposant à la majorité parlementaire socialiste qui voulait des conditions aux aides aux entreprises et à la ristourne fiscale du CICE un vote bloqué sur le texte. Résultat : toutes les études confirment que ce fut un gaspillage à 40 milliards par an.
Pourtant, Macron ministre de l’économie décide d’approfondir encore cette politique, multipliant des mesures idéologiques inefficaces – pensons aux „cars Macron“, mais aussi, à la destruction des cellules familiales des classes populaires, notamment monoparentales, avec la fin du repos dominical.
Son projet en 2017 écrit noir sur blanc qu’il faut dégager 60 milliards par an pour les donner aux entreprises afin d’améliorer compétitivité et productivité, et que ces 60 milliards seraient économisés sur l’assurance chômage (relisez le projet).
7 ans plus tard, le déficit commercial est abyssal, coûtant 1 à 2 points de PIB de croissance. Une Nation en déficit commercial doit s’endetter pour acheter les marchandises qu’elle ne produit pas, ou pour lesquelles elle n’a pas produit de marchandises en valeur équivalentes. La compétitivité ne s’est pas améliorée, elle s’est dégradée.
La productivité, suite à l’obsession de la baisse du chômage pour dégager 60 milliards, s’est elle aussi effondrée : en subventionnant massivement les salaires au smic, la politique de l’offre a supprimé les motivations d’investir en gamme, en technicité, en emplois très qualifiés. Alors, le gouvernement sortant se vante d’avoir „baisser le chômage “ mais en créant des emplois à bas salaires, souvent à mi temps, il a fait exploser la pauvreté des salariés, et n’a pas réussi à économiser autant que prévu.
C’est ce qui explique les réformes de l’assurance chômage et des retraites.
C’est qu’il faut bien se rendre compte de ceci : la France consacre chaque année entre 100 et 120 milliards d’argent public aux subventions aux entreprises, sans conditions d’investissement, d’emploi, ou de contrôle sérieux.
Pour financer, le calcul de la politique de l’offre c’est que ces sommes associées au démantèlement des droits des travailleurs, créent de la croissance et de la compétitivité, permettant à l‘Etat soit de réduire ses dépenses sociales, soit de se refinancer par l’impôt augmentant avec la croissance.
Rien de tout cela n’a eu lieu.
C’est même l’inverse : les dépenses sociales, notamment de santé et de retraites, on le savait car c’est une conséquence de la démographie, augmentent alors que la politique de l’offre a été surtout une politique d’aubaine pour les classes possédant le capital des entreprises subventionnées ou associées à leur direction.
Les 160 000 salariés du privé – cadres supérieurs et cadres de direction – représentant les 1% les plus payés – à partir de 8000 euros par mois, soit 50% de plus qu’un député, et en moyenne plutôt proche de 15 000 euros par mois, soit deux fois le traitement du président de la République – ont augmenté sur la période de 30% leur part dans le gâteau salarial.
De plus, par les différentes méthodes de rémunération du capital auxquels ils sont général associés, ils ont été aussi gagnants tant de l’augmentation des dividendes que des rachats d’actions.
Je suis bien placé pour en témoigner : ma carrière m’a projeté, de va nu pied surendetté en contrats précaires quand je suis arrivé à Berlin il y a 24 ans à ce niveau de responsabilité.
Or, cette évolution a une autre conséquence : sans obligation de performance dans l’entreprise, puisque la subvention, le copinage, le réseau de grande école priment sur le reste, la culture de management est l’une des plus archaïques d’Europe.
Le contre poids nécessaire, ce serait la cogestion, mais là aussi, de Hollande à Macron, la politique contante a été de désarmée la cogestion.
Et ce n’est pas une bonne idée!
Membre de l’institut français des administrateurs, l‘IFA, nous regrettons régulièrement l’absence de cette culture de cogestion, et aussi, le désarmement législatif et réglementaire de ses instruments. Pourtant, les administrateurs sont du côté du capital.
Il y a d’autres éléments de réflexion à prendre en compte: le ministre de la fonction publique Kasbarian est un libertarien, comme Elon Musk, Peter Thiel et l’aréopage actuel de conseillers économiques autour de Donald Trump, et Javier Milei.
À ce titre, sa conviction profonde c’est qu’il faut détruire l‘Etat.
Sa proposition de créer trois jours de „carence“ pour lutter contre l’absentéisme des fonctionnaires est dans la droite ligne de cette position idéologique.
Toutes les études sérieuses, internationales, concluent que le presenteisme est plus coûteux, tant en dépenses de santé qu’en perte de productivité, que l’absentéisme.
L’Allemagne se dote d’instruments de prévention pour lutter contre le presenteisme.
Mais cela n’intéresse pas ce ministre dont la réflexion est limitée à des blocs idéologiques, et qui en débat contradictoire, n’échange jamais d’arguments, mais des anathèmes personnels.
Un autre exemple c’est la lutte contre les trafics de drogue.
Notons que d’abord, les ports français sont parmi les moins équipés pour contrôler les containers. Il y a une explication à cela : les grandes fortunes françaises, de Bernard Arnault au groupe MSC, ont fait une partie de leur capital dans l’activité portuaire.
Le premier a reconnu avoir corrompu pour contrôler des ports en Afrique, les seconds sont mis en causes dans un accord passé par Macron avec le Hezbollah sur le port de Beyrouth.
Or, le groupe MSC, dont de nombreux cadres ont été arrêtés pour leur implication dans le trafic de drogue en 2022, dispose d’un puissant relais pour protéger les intérêts commerciaux en réduisant les contrôles dans les ports : le secrétaire général de l‘Élysée, Alexis Kohler.
Bruno Retailleau affirme qu’il faut passer à une tolérance zero pour les consommateurs. La France, avec la législation la plus punitive, est le pays où on consomme le plus.
Mais c’est l’échec des politiques de sécurité qui ont accompagné les politiques de l’offre. Déjà, Sarkozy avait supprimé 12 000 postes. Malgré les attentats islamistes sur notre sol, Angela Merkel, au nom des traités budgétaires, avait refusée à Hollande d’en recruter plus.
À partir de la réforme du code du travail de 2016, d’importants moyens humains vont être mobilisés par la répression des mouvements sociaux plutôt qu’à la lutte contre les délinquances.
Enfin, les ministres de l’intérieur de Macron ont désarmé les offices d’enquête sur la corruption, le blanchiment d’argent sale, les crimes financiers, qui pourtant, on le sait depuis Al Capone, sont les meilleurs instruments pour identifier et démanteler les maffias de la drogue.
La culture du retour d’expérience n’existe pas.
Mon ami (c’est vraiment un ami) Emmanuel Maurel siège comme député à la commission des finances. Après dix ans au parlement européen, il est frappé combien les débats de l’assemblée nationale manquent en matière, en qualité, en substance. Et il constate régulièrement que les ministres, sortant ou nouveau, sont dans un déni irréel même lorsqu’ils énoncent les chiffres de l’échec de leur politique budgétaire.
Ici son constat sur le manque d’imagination du politique :
https://youtu.be/cmZPkPtyFYM?si=vQDfhYruU5og20g3
Rappelons le : dès 2023 se multiplient les alertes sur un effondrement des recettes fiscales. Macron, rejetant les mesures que madame Borne pensait nécessaire, la remplace par Gabriel Attal, qui en tant que ministre du budget avait préparé le budget 2024. En février, en mars, les alertes budgétaires se multiplient, Attal et Le Maire cherchent 10 milliards dans l’assurance chômage. Macron refuse des mesures de stabilisation des recettes fiscales pour tenter de sauver la campagne des européennes.
En juin, sans avoir préparé le terrain, il dissout.
Il s’ensuit, pendant une crise budgétaire n’ayant comme précédent dans notre histoire que celle de 1788-89, 90 jours où la France n’est pas gouvernée.
De plus, en refusant un gouvernement du NFP sous observation de ses troupes, il a décidé que le nouveau gouvernement serait encore plus incohérent que la coalition actuelle en Allemagne, incapable de faire voter les mesures prévues – des décisions du gouvernement ont été rejetés par des votes majoritaires des groupes macronistes, LR et RN – et foncièrement dépendant de l’humeur de Marine Le Pen et Jordan Bardella.
On peut bien sûr me reprocher une lecture politique, venue de la gauche laïque républicaine sociale.
Mais on ne peut pas non plus ne pas réfléchir sur les échecs des politiques conduites, ni gouverner sans consulter les rapports d’évaluation, les études scientifiques sur l’impact de telle ou telle mesure dans les autres pays.
On en arrive à cette absurdité : alors que l’économie française est de-industrialisée (l’indice est inférieur en 2024 à 2017), en déficit commercial, en échec budgétaire, le ministre des finances libéral allemand, dans son papier „Wirtschaftswende“, donne en exemple les crédits d’impôts aux entreprises de la France.
Pourquoi ?
C’est cela le vrai désastre moral et intellectuel de l‘Europe : l’idéologie dominante échoue, mais personne ne veut réfléchir.



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