Chef d’entreprise dans le numérique, fondateur d’une revue trimestrielle Revue « L’Audace », j’ai un peu d’expérience réelle.
Avec la revue l’audace, nous voulons remettre dans le débat public la notion de production, et de cohésion par la définition d’un sens commun, qui permet la possibilité d’être en désaccord fondamental sur plein de sujets, mais dans le respect.
L’un de nos partenaires, c’est la fédération des forces françaises de l’industrie, un ensemble remarquable d’entrepreneurs, de PME et PMI, de gens faisant vivre l’idée de production dans nos territoires. Ils ne peuvent se résoudre à la décadence productive française, à la disparition des savoir faire et des bons emplois. La structure capitaliste de ces entreprises reste familiale pour l’essentiel.
Laurent Moisson est l’un des cofondateurs des FFI. C’est un homme engagé, au parcours atypique, et qui a écrit un livre très ludique, rappelant presque Plutarque, s’interrogeant sur ce que le grand général carthaginois Hannibal aurait fait du numérique.
Il a reçu sur son podcast l’ancien patron du Medef Pierre Gattaz. Héritier de son père, qui fut président de l’ancêtre du Medef, le CNPF, il dirige une entreprise industrielle au capital familial.
Il déclare notamment ceci dans ce podcast : « J’ai rencontré un suisse qui m’a dit : en France, vous avez un supermarché par village, en Suisse nous avons une usine par village ».
Pierre Gattaz rappelle que la Suisse conserve 20% de sa production nationale dans l’industrie, alors qu’en France, on est passé en 35 ans de presque 20% à 7%.



Bien sûr, Pierre Gattaz reste enfermé dans les catégories intellectuelles de sa formation : grandi à l’époque de la guerre froide, la cause pour lui c’est « l’idéologie socialo communiste ». Il ajoute que tous ses concurrents français ont disparu depuis 1993, se vendant à des groupes américains. Il en rend responsable le système de république sociale mis en place par Charles de Gaulle et les forces issues de la Résistance en 1945, et les réformes sous Mitterrand et Jospin.
C’est bien court car la phrase de son ami suisse portait un message bien plus profond que cela.
Pierre Gattaz est le patron du Medef qui a supporté avec passion le tournant de l’offre, de la politique pro entreprise, engagée par François Hollande avec le CICE en 2013.
À l’époque, alors que les impôts sur les plus riches étaient censurés par le conseil constitutionnel, Hollande, sous les conseils notamment du ministre Cahuzac et du conseiller Macron, crée un système de crédits d’impôts remboursant aux entreprises une partie des cotisations sociales sur les emplois en dessous d’un certain niveau.
Pierre Gattaz fait imprimer des badges promettant que cette mesure permettra la création « d’un million d’emplois ».
Entre 2013 et 2026, Macron, devenu ministre de l’économie en 2014 puis président de la République depuis 2017, approfondira cette politique,,et mettra fin aux diverses mesures fiscales « socialo communistes » que Pierre Gattaz est si prompt à condamner.
Pourtant, la désindustrialisation se poursuit, implacable. Il n’y a jamais eu de « réindustrialisation », malgré les lois et ordonnances réduisant les droits des travailleurs, les mesures réduisant les jours fériés, allongeant les durées de travail.

Par contre, la politique engagée par le CICE, 20 milliards de remboursement de cotisations sociales en 2013, s’est transformé en 77 milliards de différents dispositifs d’exonération ou de crédit d’impôts.
La plupart ciblent les emplois en dessous d’un certain facteur du SMIC.
Et c’est bien l’un des facteurs d’explication de la phrase du visiteur suisse de Pierre Gattaz.
Toute la politique « pro entreprise » de Macron favorise les secteurs à faible salaires, à faible productivité, à faible concurrence internationale.
En juillet 2025, j’animais une table ronde sur la ré-industrialisation au Festival des Idées de la Charité sur Loire à laquelle participait le patron de l’industrie Bruno Grandjean. Il pouvait à juste titre se plaindre que sur les emplois de l’industrie, bien payés, il payait des montants exorbitants de cotisation sociale.
En exonérant les emplois à faible salaire, on a déplacé le poids du financement sur les emplois à bons salaires, dans l’industrie, la recherche, les activités productives.
C’est un double effet rasoir : l’incitation est forte en France, par le système fiscal, de remplacer les emplois de production par des emplois de service mal rémunérés.
Et du coup, ce sont les grands acteurs de la distribution qui en ont profité, multipliant les implantations de supermarché en bordure des petites villes, tuant les commerces artisanaux.
Il est plus rentable de créer une plate-forme logistique avec des caristes intérimaires, que de créer une entreprise spécialiste en chaudronnerie capable de construire les cuves du nucléaire, les batteries de l’éolien, ou les structures des véhicules électriques.
Il est plus rentable d’exploiter des centres de soins à la personne avec des personnels sous payés, exonérés de cotisation, que d’entretenir un centre de recherche pharmaceutique avec des chercheurs très bien payés, et coûtant le double en cotisations.
Le CICE et les politiques de l’offre n’ont pas créé le million d’emplois promos par Pierre Gattaz. Elles ont, c’est mon avis personnel, accélérée la désindustrialisation.
La grande révolution industrielle française est récente. Nous n’avions pas été de la première vague des années 1810-1890, ni même de la vague de l’après guerre 1920-1929. Notre révolution industrielle c’est les années de volontarisme politique, de profonde connexion entre un État architecte avec le plan, et des outils de financement capitaliste mis au service de visions stratégiques. C’est la période 1945-1975.
L’ennemi de notre modèle c’est l’idéologie de lordoliberalisme allemand. C’est cette idéologie qui s’est imposée en Europe, et qui a profondément contribué à notre désarmement industriel.
Bien sûr, c’est là une opinion personnelle, appuyée cependant sur le constat que je fais de l’échec total de l’Allemagne depuis 2015 autant que par l’échec prévisible dès politiques de l’offre conduites en France depuis 2013.
Le « modèle allemand » est encore plus en échec que notre modèle social et économique.
Il est temps de sortir des paradigmes du passé.
La référence au « socialo communisme », c’est les années 80.
Le « libre échange progressiste » c’est les années 90.
« La politique de l’offre », c’est les années 2000.
« La règle d’or », c’est les années 2009-2011.
En 2026, tant le libre échangisme, l’atlantisme, que la plupart des totems des traités de l’Union Européenne sont devenus caducs.
Pierre Gattaz donne des obsevations utiles.
Mais nos paradigmes nouveaux dans un monde profondément transformé restent encore à définir.
Les concepts passéistes, les vieilles lunes idéologiques n’aident pas à penser cette transformation, ni à identifier, dans notre propre histoire intellectuelle et industrielle, les ferments de notre renouveau social et industriel.



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