Chronique Libre de l’Humanité

La critique du mercantilisme allemand est devenue Mainstream

La critique du mercantilisme allemand, avec ses conséquences désastreuses pour la demande intérieure comme pour les industries des pays partenaires, a été longtemps un exercice marginal.

Tant dans la presse classique, dans les débats publics, dans les campagnes, la critique du mercantilisme était assimilée à de « la germanophobie » ou à « de l’archaïsme ».

Les données s’accumulent, mais les admirateurs de la longévité politique d’Angela Merkel tenaient au récit d’un succès du modèle allemand.

Les crises mondiales à répétition de la décennie 2020 ont été des révélateurs des faiblesses profondes du système mercantile allemand.

Rappelons que dans un système économique théorisant l’absence de crise grâce aux vertus régulatrices du libre marché, entre 2020 et 2026 nous avons vu des chocs structurels mondiaux provoqués par des crises extérieures : pandémie COVID, inflation énergétique suite à la guerre d’agression russe en Ukraine, inflation douanière due au protectionnisme nord américain, inflation générale suite à la guerre d’Israël et des États-Unis contre l’Iran aboutissant au blocus du détroit d’Ormouz.

L’une des conséquences de ces chocs, c’est qu’à partir de fin 2020 la Chine a décidé d’accélérer son propre mercantilisme.
Le premier ensemble géographique à être frappé, c’est l’Europe par l’intermédiaire de l’Allemagne.

Le mercantilisme chinois et l’allemand différent dans une dimension fondamentale : la Chine investit ses excédents commerciaux en Chine principalement, et soutient par la fiscalité et le contrôle des capitaux, le niveau de vie de ses habitants.
C’est ce qu’il lui permet de développer une politique de puissance vers l’international.

l’Allemagne, c’est l’une des critiques les plus constantes que vous trouverez dans mes écrits depuis 2011, ne transmet pas ses excédents à sa demande intérieure, ni sous forme d’investissement ni sous forme d’amélioration du niveau de vie de ses habitants.
L’hégémonie économique allemande ne s’est pas traduite non plus en investissement dans une politique de puissance : l’Allemagne n’a pas su ni voulue développer de vision géopolitique cohérente pour elle-même ou pour l’Union Européenne, ne dépassant pas le stade du « Wandel durch Handel », le changement des sociétés autocratiques vers la démocratie par le commerce.
Cette théorie s’est révélée fausse avec toutes les régions du commerce allemand.

La crise du modèle allemand a fait tomber le gouvernement Scholz. C’est sur le budget que sa coalition s’effondre, entre d’un côté une volonté timide de relance par l’investissement, et de l’autre le maintien des idéologies déflationnistes cherchant à « protéger la compétitivité extérieure » en baissant les salaires.

Le futur chancelier Merz a promis un agenda à la fois de réformes pour réduire la bureaucratie – elle-même conséquence directe de l’inflation normative indispensable au fonctionnement du marché en économie néolibérale – et d’investissement massif pour relancer l’économie, la demande intérieure, le pouvoir d’achat.
Il procrastine depuis 13 mois sur les réformes, et n’a conduit qu’une petite moitié de ce qui serait nécessaire pour relancer.
Pire : une bonne partie des moyens dégagés par le parlement n’ont pas été investis mais gaspillés sur des cadeaux fiscaux aux catégories donatrices de ses campagnes électorales.

Entre temps, la critique du mercantilisme allemand est devenu Mainstream en langue anglaise et dans les débats des économistes américains et européens.
Les tenants du néolibéralisme s’accrochent encore à en défendre certains aspects, en niant les aspects de la démonstration en contradiction avec leur conclusion pré établie. Ils ne parlent par exemple jamais de démographie.
Les tenants du libéralisme anti État mettent l’accent sur l’inflation normative et la progression de la dette publique, oubliant qu’une économie accumulant des excédents sans outils d’investissement va mécaniquement financer l’état en baissant ses impôts et augmentant ses emprunts.



La Revue « L’Audace » vous propose le 1er juin un dossier Allemagne où vous trouverez la diversité des points de vue sur cette crise. Je peux vous assurer qu’il y de grandes différences entre mon papier, où je fais le procès du mercantilisme ignorant les intérêts des allemands et des européens, et l’entretien accordé par Martin Schulz.
Vous pouvez encore acheter le numéro 2 en kiosque et en ligne, et vous abonnez pour vous assurer de recevoir le 3!

Les keynésiens non monétaristes soulignent combien le mercantilisme chinois est en phase avec le modèle que l’économiste britannique souhaitait en 1946.
Sauf que dans le modèle de Keynes, liberté et démocratie étaient protégés par l’élévation du niveau de vie de toutes les classes sociales.

Martin Wolf, économiste légendaire du Financial Times, écrit ainsi que la Chine fait à l’Allemagne ce que l’Allemagne a fait à l’Europe.
Il donne les clés d’analyse pour comprendre à la fois pourquoi le monde de 2026 est plus violent qu’en 2011, mais aussi pourquoi les partis d’extrême droite sont montés partout.

Justement, en Saxe, le dernier sondage voit un effondrement du parti de Merz, la CDU. et une montée spectaculaire de l’AfD qui pourrait gouverner la région seule.



Merkel aura liquidé la social-démocratie européenne.
Merz liquide la droite social conservatrice allemande.

Les deux forces de la conversion démocratique de l’Allemagne disparaissent pendant que l’extrême droite retrouve des positions dominantes.

Le mercantilisme allemand, c’était ma thèse déjà en 2011, en refusant de redonner les fruits de la compétitivité aux peuples en Allemagne et en Europe, et en maintenant pendant 15 ans un agenda déflationniste, allait par force permettre le retour du « plus jamais ça ».

Ici le lien vers l’étude du centre européen pour les réformes, une critique sans concession de l’échec mercantile allemand avec plein de données.
Les réformes proposées ont bien sûr du mal à reconnaître la nécessité d’un choc de pouvoir d’achat pour les classes populaires.



Pourtant, il va bien falloir rétablir des mécanismes de contrôle de la circulation des capitaux, une fiscalité incitant aux investissements en Europe et rendant plus cher ceux hors d’Europe, des Eurobonds pour transmettre les excédents aux infrastructures fondamentales, et une politique active de réduction des coûts du logement, de la santé, de l’éducation pour les classes les plus nombreuses.

Vous trouverez ici mes articles sur le mercantilisme allemand sur ce site.

La regrettée Coralie Delaume m’avait interrogée pour son blog en février 2017 :

Critique du mercantilisme merkellien de 2017

Critique de 2015, sur mon premier blog des conséquences désastreuses pour l’Europe du mercantilisme

J’écrivais des nationalistes populistes dans une analyse en 2011 de l’état du SPD « Le sucés du livre de Thilo Sarrazin – ancien dirigeant du SPD par ailleurs – montre que la tentation des solutions simples est présente en Allemagne aussi, même si elle ne s’est pas encore traduite dans des résultats électoraux. » Deux ans plus tard, un économiste anti Euro de la CDU créait l’AfD.

Enfin, un discours qui m’avait impressionné et qui s’avère prophétique : le dernier discours de l’ancien chancelier Helmut Schmidt à un congrès du SPD, décembre 2011:

« les excédents des uns sont les dettes des autres »

Quitter la version mobile