Chronique Libre de l’Humanité

L’urgence, c’est d’investir l’épargne européenne en Europe

Au moment de la crise pandémique, j’étais opposé à la manière dont les gouvernements ont infantilisé leur communication et réduit les libertés publiques sans prendre le temps de construire les consensus sur ces décisions.
L’exemple français fut sans doute l’un des pires dans son application.
Mais en réalité, cela reflète la dégradation des concepts et cultures démocratiques qui suivent l’accélération des inégalités.

J’ai également critiqué les choix économiques de la période – notamment en terme de soutien de la demande – car en réalité, la plupart des dispositifs, comme ceux mis en place d’ailleurs par Sarkozy en réaction à la crise financière onze ans plus tôt – finançaient en fin de compte la rente immobilière et les rentes des classes les plus riches.
On a beaucoup donné d’argent public pour que les locataires et les bailleurs payent leurs loyers aux propriétaires immobiliers. L’argent n’a pas soutenu la demande, mais la rente. Il aurait été plus efficace de suspendre les loyers pendant la durée des confinements.

J’ai critiqué enfin les méthodes et doctrines employées pour faire face à la crise inflationniste. Automne 2022, j’avais déposé au congrès de mon parti un texte à ce sujet, et défendu le principe d’une campagne européenne sur les salaires et la réduction de la vie chère s’en prenant aux rentes au congrès de LEFT à Vienne en décembre de cette année là.

Depuis, je défends la nécessité de construire une relance keynésienne et de concevoir des outils financiers pour réorienter l’épargne européenne, surabondante, vers l’investissement productif en Europe.

Une étude de l‘Insee notamment commentée par Vincent Edin documente comment l’accumulation du capital entrai entraîne l’accumulation du foncier urbain par des classes de plus en plus réduites, notamment à Paris (carte ci jointe).
La réponse classique du socialisme municipal, c’est soit les lois de „maximum“ établissant des plafonds de loyers et régulant la location de courte durée, soit des concepts fiscaux censés réduire les rendements immobiliers concentrés, en espérant que cela remettra des biens sur le marché primaire du logement.
Vienne est l’une des rares capitales européennes où les loyers n’ont pas connu l’évolution des autres villes. La différence, ce n’est pas l’encadrement des loyers ou la taxe foncière comme outil fiscal de régulation, c’est la propriété publique des immeubles et du foncier.
L’exemple ici démontre qu’il faut changer les structures de la propriété du capital immobilier pour retrouver un contrôle social du prix du logement.

Cependant, et j’ai écrit mes premiers articles sur le sujet à l’époque où j’étais encore membre du Conseil National du Parti socialiste, il y a presque dix ans, la flambée des prix de l’immobilier dans tous les pays occidentaux, quel que soit la structure de départ de la propriété immobilière, pointe sur un autre phénomène.

Depuis la crise financière de 2008, les immenses volumes de capitaux accumulés en épargne non investie et non consommée ont peu de débouchés utiles, en réalité.
Les investisseurs achètent de la pierre ou de la terre dans les années 2010-2020 parce qu’ils a peu d’investissement alternatif.

Les États européens, menés par les libre echangistes orthodoxe budgétaires allemands et néerlandais, ont refusé les Eurobonds, c’est à dire la possibilité de créer des titres d’investissement assis sur la valeur de l’économie européenne, pouvant financer des projets structurels, soit d’infrastructures publique (ou privé mais d’intérêt public) soit des infrastructures à but commerciaux.
J’étais favorable aux eurobonds, et j’avais cru à une évolution positive lorsque Martine Aubry et Sigmar Gabriel avaient signé, fin septembre 2011, un texte dans ce sens, que Hollande s’empressa d’enterrer pour pas déplaire à Merkel.
Il préféra faire endosser par Cazeneuve la ratification du désastreux traité budgétaire européen de 2012, qui allait conduire l‘Union Européenne dans une mini récession en pleine reprise mondiale, et explique les difficultés politiques du PS dès 2013.
Le CiCE et la politique de l’offre en sont des conséquences doctrinales logiques, mais dans la réalité, désastreuses également.
Le déni de la réalité quant à cet échec est d’ailleurs documenté amplement, je n’y reviens pas. Un article récent a révélé que les macronistes savaient fin 2017 que cette politique d’exonération de cotisations ne marchait pas, mais allaient quand même tripler le coût budgétaire des dispositifs pour „alléger la pression fiscale sur les entreprises“.

Sauf que ce sont des secteurs hors compétition, non productifs, à forte intensité du facteur travail à bas salaires, qui en ont profité, achevant de flinguer la production en France.

Les outils de Transfer des excédents commerciaux réalisés par l’Union Européenne vers la demande intérieure sont sous développés. Les entreprises européennes se finançant sur les marchés utilisent l’épargne européenne pour des investissements hors d’Europe, ou l’augmentation de la rémunération de leurs propriétaires.
Partout on assiste ainsi à la progression exponentielle des dividendes.

Les politiques anti inflationnistes des années 2022-24 ont encore aggravées cette impuissance structurelle à mobiliser l’épargne. Suite à une erreur de diagnostic dramatique, les occidentaux ont choisi de réduire la demande : hausse des taux d’intérêts, baisse des salaires réels, politiques budgétaires restrictives.

L’Allemagne est ainsi trois années d’affilée en récession, du troisième trimestre 2022 au troisième trimestre 2025.
Un rebond technique y mets fin, et depuis, le chancelier Merz a compris la nécessité de mener une relance massive. Les moyens financiers sont mobilisés pour 2026 – près de 40 milliards – avec un endettement supplémentaire sur trois ans de 180 milliards. L’inconnue, c’est les instruments réels de cette injection de demande, le type d’investissement- a part la relance de l’industrie d’armement.

L’intempérance incompétente du procrastinateur de l‘Élysée a coûtée près de 45 milliards entre fin 2023 et la mi 2025. Ce gaspillage dispendieux d’argent public a sauvé la croissance française, mais pas fait grand chose pour résoudre les problèmes structurels et les faiblesses de la production. Ce fut la „Relance malgré soi“.

Malheureusement, le débat budgétaire de 2025 a démontré qu’aucun groupe parlementaire, de LFI au RN, n’a compris l‘ampleur structurelle des décisions à prendre.
Loin de devoir réduire le déficit budgétaire par une politique restrictive „meilleure que si c’était pire“ l’heure est à l’investissement pour cinq ans.
Malheureusement, les erreurs de la droite gouvernementale des années Sarkozy a créé un chaos budgétaire et comptable autour du financement des retraites, notamment celle des fonctionnaires.
De plus, les politiques anti démographiques menées par Macron depuis 2014 ont accéléré le décalage entre le désir d’enfant des françaises – dans toutes les études entre 1,9 et 2,1 enfants en moyenne – et la réalité : 1,55. Les deux tiers des français sans enfants souhaitent en réalité en avoir mais disent ne pas pouvoir se le permettre.
Or, la démographie est au cœur des besoins de financement à moyennes long terme, et des évolutions stables, donc prévisibles, des dépenses publiques.

LFI et une partie de la gauche a en tête d’augmenter les recettes, mais sans augmenter la production. C’est des calculs à somme nulle où à chaque fois il y a des gagnants et des perdants, entraînant le ralliement des classes puissantes, financièrement ou socialement, à l’extrême droite.
Celle-ci propose aussi des jeux à somme nulle, où des boucs émissaires – „l’immigré“, le „français musulman“, ou „le woke“ – sont chargés de payer de manière indolore à la population française.
La direction du Parti socialiste et les restes de la Macronie – elle même entrée dans la déliquescence de la fin de règne – ont choisi un compromis budgétaire où chaque camp dit à sa base „c’est mieux que si c’était pire“. C’est bien sûr d’un manque d’ambition évident, d’une médiocrité pusillanime. Les bases réagissent donc comme il fallait s’y attendre : résignées à ne plus s’engager.

Dans ce grand boucan désordonné, pourtant, je reste optimiste.

Notre Nation trouve souvent la solution au fond du gouffre. Il faut croire qu’on y était pas encore assez.

De plus, les voix qui disent ce que je dit se multiplient, et elles ont plus de qualités et de talent que moi.
Tant dans la recherche que dans l’opinion, j’en suis persuadé, la musique d’un autre chemin que celui promis par les morbides libertaires français, derrière Bardella, ou les insoumis, devenus la famille politique la plus rejetée de France en dehors de sa base est en train de monter.
La recherche a déjà démontré que les politiques restrictives sont les pires pour réduire les déficits. Dans 37 pays occidentaux étudiés depuis 25 ans, les relances budgétaires notamment par l’investissement ont été plus efficaces, et en fin de compte moins coûteuses.
Des études récentes sur les dispositifs fiscaux et de cotisations démontrent également que les pires dispositifs, les plus coûteux, pour un rendement dérisoire, c’est les exonérations sur les bas salaires. Le modèle nordique propose au contraire d’augmenter le coût des bas salaires – avec des smic élevés et l’absence d’exonération – pour réduire le coût d’investissement dans les emplois à forte technicité, et les rendre compétitifs dans les secteurs à forte compétition internationale.
Quitte à exonérer, c’est les ouvriers à 3 fois le smic et les ingénieurs qui devraient l’être. Pas le manutentionnaire de la grande distribution.
L’effet induit, c’est que l’investissement alimente le secteur productif, créant les emplois multiplicateurs d’emplois de service.

Je vois bien sûr un signe dans le succès du lancement de l‘Audace. C’était fou de dire on lance un trimestriel, cher à 14,9 euros, lourd avec 156 pages, indépendant – pas de grand groupe industriel, de milliardaire, ou de présidentiable derrière, et pluraliste.
Pourtant, le succès a déjà dépassé nos espoirs initiaux.
C’est un facteur d’optimisme.

Mais il y a encore beaucoup à faire pour imaginer les outils de mobilisation de l’épargne vers la production française et européenne.

Un flux de produits monétaires ne réponds pas à cette question. MMT ou pas, ce n’est pas la question.
La question, c’est s’assurer que l’épargne nationale ne finance pas Musk, ou la Chine, mais nos producteurs. Emprunt national garanti par la BPI? Impôt exceptionnel „remboursable“ (c’est à dire emprunt direct caché?) Exonération fiscale sur le type d’investissement et surtaxe d’autres produits ?
Renationalisations avec appel à l’épargne populaire dans un fond national de nationalisation ?

Pour produire, il faut aussi une mobilisation de l’esprit de la Nation : ça commence avec l’enseignement, et cela suppose d’avoir une vision à 5 ans, 15 ans, de pouvoir formuler une mission pour notre Nation.

Et alors, on aura les outils pour défendre, renforcer, et étendre notre démocratie, la République sociale.

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