Sans conscience de l’histoire, nous ne pouvons pas prendre de décisions d’une manière pertinente.
Or, la science économique, qui détermine les choix politiques et fiscaux, s’est dissociée de l’histoire pour créer une doctrine théorique abstraite.
Le boom de l‘Intelligence Artificielle – mon métier consiste à conseiller des entreprises dans leur transformation numérique avec l’intelligence artificielle – ressemble à d’autres booms.
Nous avons connu la bulle internet et son explosion en 2001-2002.
Ces bulles sont connues et théorisées en science historique et philosophique – l’économie n’existait pas comme science spécifique – au moins depuis la crise de la tulipe au début du XVIIIeme.
L’autre classique source de crise, c’est la spéculation immobilière. La crise de 2008 ressemble beaucoup à celle de 1987.
Le mirage technologique accompagné de bulles spéculatives monétaires et boursières est un récurrent.
La première grande crise capitaliste mondiale, celle de 1857, ressemble beaucoup à celle de 1873, à celle de 1893, à celle de 1907.
La crise de 1907 est souvent considérée comme l’une des causes structurelles de la première guerre mondiale. La crise de 1929 lui ressemble beaucoup. Elle est à l’origine des succès d’un mouvement populiste allemand marginal encore en 1928, le NSDAP.
Le crash de 1973 n’est pas très différent des crises antérieures nimbe celles qui suivent.
Pourtant, la doctrine économique dominante est fondée sur un modèle rendant l’idée de même de crises impossible. C’est une doctrine pour cabotinage sur un lac par beau temps, pas pour la navigation en haute mer. Et encore : on peut se noyer dans un lac suite à une tempête.
Pourtant, la science économique devrait se concentrer non sur l’impossibilité des crises, mais sur la manière de les résoudre et de les anticiper.
C’était d’ailleurs la principale pensée de Keynes, qui, loin de l’université, a été à plusieurs reprises un acteur dans le traitement de crises financières et économiques entre 1914 et 1945.
L’absence totale de conscience historique empêche dès lors un débat politique informé.
En réduisant jusqu’à l’écœurement le débat politique à un débat de boîte à outils, sans continuité ni réflexivité, on élimine aussi la réflexion éthique, scientifique, et culturelle.
C’est pourquoi tant se détournent de l’économie et croient que le débat est plus important ailleurs.
Pourtant, l’économie n’est en réalité qu’une branche de la réflexion humaine indissociable d’un point de vue philosophique, moral, national, et historique.
C’est pourquoi je reste critique de la pensée outil autour de la taxe Zucman également. Je comprends l’intention louable et je reconnais la progrès, dans la lutte idéologique, que son positionnement a permis.
Ce n’est qu’un outil.
La question fondamentale que n’aborde pas le débat parlementaire, c’est la place de notre Nation en Europe et dans le monde, le rôle que nous devons jouer, et les conséquences structurelles de ces choix.
Le RN a un discours de projection : c’est son succès. Il ne dit pas comment la réaliser, et tente de s’inscrire dans un „récit national“ fantasmé, révisionniste, pour échapper à l’obligation de tirer les conséquences économiques de ses projections.
Le libertarisme a ici à la fois la force d’une projection dynamique, et d’une méthode simplifiée à l’extrême. La tronçonneuse est ici l’image d’une politique économique et culturelle dont l’histoire a souvent vu des variantes.
Le socialisme a été épuisé par l’échec des social-démocraties progressistes des années 1995-2015 en Europe et aux États Unis. La pensée outil et le mépris de l’histoire se sont mêlés pour créer une doctrine finalement peu différente du néolibéralisme chrétien social. La bataille culturelle remplaçait la réflexion historique et économique.
Le neopopulisme a aussi beaucoup de limites : rassemblement de tendances historiques et politiques contradictoires, il est obligé à se radicaliser pour maintenir la force de son mouvement : l’activisme. C’est le cœur de réacteur insoumis. L’activisme donne un sens collectif à l’existence. Et peu importe que la prise de pouvoir sans violence n’est possible qu’en ajoutant des forces „impures“ : l’activisme n’a pas de conscience historique.
La crise de 1873 à lieu au printemps en Europe et en automne aux États Unis. Dans ce pays, c’est la spéculation sur les chemins de fer sur fond de guerre avec les sioux sur les territoires d’expansion des lignes de train, qui provoque le crash. La conséquence, c’est que l’extermination des amérindiens va être jugée indispensable par les capitalistes de New York.
Justement, les crises politiques et économiques européennes des années 1846-1873 ont provoqué l’exode de millions d’européens aux États Unis. Beaucoup ont fui la guerre, la répression politique, le genocide des irlandais par les anglais.
En 1877, l’un des officiers de l’armée qui a poussé en 1873 à l’affrontement avec les Sioux, qui rêve de se construire un destin présidentiel avec l’appui des compagnies de chemin de fer, est tué. C’est la pire défaite de l’armée américaine face aux amérindiens. Un tiers des tués a Little Big Horn sont des allemands que la crise économique de 1873 a fait quitter les villes de l‘Est américain – mis devant le choix du renvoi en Allemagne ou engagement dans l’armée. Un autre quart des tués sont irlandais. Quelques Français sont aussi du lot.
Un groupe de soldats allemands, des artisans ruinés par l’industrie, ont fui la Prusse et la Bavière pour éviter la guerre franco-allemande de 1870-71. Ne trouvant pas d’emploi en 1873-74, ils s’engagent en 1875. Artisans du cuir, ils sont affectés à la cavalerie.
La crise de 1846 est en Europe un catalysateur d’un printemps des peuples européens. Écrasé dans le sang, c’est l’échec d’un mouvement démocratique et progressiste pan européen. Le jeune prince autrichien qui s’enivre du sang des viennois et des hongrois, qui fait chuter son père pour être porté au trône impérial par les plus radicaux réactionnaires, sera le même vieux empereur déclenchant en 1914 la première guerre mondiale.
Les États Unis surmonterons de nombreuses crises grâce au miracle de l’exploitation des matières premières : ruée vers l’or en 1848, ruée vers l’or en 1896, entre temps et depuis ruée vers le pétrole et le gaz.
L’épuisement de la Nature est le raccourci que prend ce pays face aux crises économiques structurelles.
La crise de 2023 est la conséquence d’une mauvais politique entre 2008 et 2019, de la crise du Covid, et l’inflation de l’offre suivant l’agression russe en Ukraine.
Les crises genocidaires au Soudan, à Gaza, ailleurs, n’ont pas la même importance systémique.
Les États Unis rêvent d’y répondre comme en 1893 : un mélange de protectionnisme, de sauvetage par les matières premières, et d’expansion coloniale.
À l’époque, le Japon est la puissance montante du Pacifique. Aujourd’hui, c’est la Chine. C’est celle-ci qui dispose des matières premières : les terres rares.
En France, en Europe, on est myope. C’est l’ère de la taupe.
Je reste persuadé qu’un récit humain progressiste et solidaire reste à inventer.
Loin des boîtes à outils – c’est ce que je reproche à l’école de pensée autour de Piketty, d’instrumentaliser l’histoire, parfois avec des erreurs de calcul et de méthodes jamais corrigées, pour ne produire que des outils fiscaux – c’est d’une vision intégrative dont on a besoin.
Je cherche depuis longtemps.
Dans mon métier, lorsque j’accompagne des entreprises, je sais comment passer de l’analyse à l’action de transformation. Au cœur se trouvent toujours la vision, une mission commune, la confiance et des formes d’exaltation à agir. La technologie est un outil, pas le but. Il est absudürde de dire „je vais rendre mon entreprise numérique“. Il est absurde de dire „la startup nation“. La technologie est l’outil, pas la mission.
Comment analyser correctement et construire la vision future pour notre Nation et notre continent?
On est loin, je vous l’accorde, des sondages de radio crochet élyséen ou des débats d’amendements comptables.

