J’ai longtemps, sur une page Facebook, sur ce blog, analysé ce qu’un chercheur en sciences de la décision appelait les « décisions absurdes », ou ce que le philosophe italien Cipolla appelait « la raison stupide ».
Les mots ne plaisent pas. Il paraîtrait que parler de « stupidité » serait trop dur, trop grossier. Même le mot « absurde » enlèverait du poids à l’analyse.
Alors je vais parler de raison déraisonnable.
L’accord commercial entre l’Union Européenne représentée par madame von der Leyen et les États Unis représentés par monsieur Trump est un exemple de raison déraisonnable.
Lorsque je lis les éléments de language des économistes orthodoxes, des conseillers favorables à von der Leyen, du ministre français chargé de l’Europe, je suis frappé par leur uniformité.
Manifestement, les cercles de la raison libérale – c’est à dire de la folie au sens d’Erasme – se sont mis d’accord dans le service après-vente pour reconnaître que l’accord n’est pas bon, mais que « le rapport de force ne permettait pas mieux » et qu’il contient « des motifs de satisfaction », avant de conjurer de « renforcer l’Europe » pour améliorer sa position de négociation dans le futur en « reformant », c’est à dire, en répétant les politiques qui depuis vingt ans nous ont affaiblis.
Au passage, l’UE a accepté avec cet accord d’enterrer ce qu’il restait de l’organisation mondiale du commerce, et de sanctionner la fin du système des organisations internationales mis en place en 1945.
Cela avait déjà été le cas en sortant peu à peu des institutions des Nations Unies, en épousant la lecture idéologique de l’extrême droite israélienne quant à UNICEF, UNESCO et UNWAR, en affaiblissant l’OMC à coup d’accords bilatéraux.
Ursula von der Leyen a proposé également la semaine dernière un budget européen inacceptable.
Elle prévoit la progressive disparition de la politique agricole commune, l’affaiblissement de contrôles démocratiques déjà bien faibles, et le renforcement des exécutifs des pays dirigés par l’extrême droite nationaliste.
En échange, ce budget doit protéger les intérêts mercantiles allemands.
C’est une synthèse de la politique du parti conservateur – en alliance soit avec les centristes soit avec les social-démocrates pendant 20 ans – mais qui depuis l’an dernier se tourne plutôt vers les partis nationalistes conservateurs.
Notons que sur les questions économiques et sociales, ces partis nationaux, populistes ou non, sont d’accord avec la commission européenne, avec Trump, avec le département d’état américain.
La volonté de devenir un vassal est partagé.
On peut résumer en un paragraphe :
« ils provoquent notre vulnérabilité, et une crise fondamentale.
Ils négocient une solution qui n’en est pas une entre eux.
Ils rendent leurs oppositions responsables de leur propre bilan par diversion, boucs émissaires, et mensonges.
Enfin ils veulent accélérer la même politique qui a provoqué les problèmes en expliquant que seule une accélération pourra les résoudre.»
C’est littéralement de la folie.
Mais il y a une valeur fondamentale au cœur de tout ce que font ces dirigeants : la corruption.
Elle est partout, elle pousse les gouvernants à mettre au pas la justice, à déclencher des guerres pour ne pas être jugés, à mener des coups d’état pour ne pas être jugés, à accélérer l’autocratique pour ne jamais être comptables de leurs actes.
Ursula von der Leyen a été exfiltrée à la commission pour éviter le scandale de corruption ayant coûté un milliard de prestations de conseil à l’armée allemande – elle a aussi ruinée la Bundeswehr au passage.
Il est temps d’arrêter la pusillanimité dans nos résistances à la raison déraisonnable.

