Chronique Libre de l’Humanité

Le voile de la classe subjective

Pourquoi les classes populaires soutiennent des discours et des politiques nettement en faveur de classes riches, et comment le discours de classes moyennes est souvent tenu – avec une apparente sincérité – par des gens très riches ?

On a des études sociologiques très intéressantes sur les phénomènes d’identification et de représentation de soi qui ont déjà démontré, par exemple dans la France des bourgs, que les classes vivent en contact permanent, et n’ont pas conscience de leurs différences d’intérêt. Le discours local est plus important que les différences de classe. L’employé verra le notable et le pensera proche de lui dans sa manière de vivre. Il y a aussi des espaces de partage et d’échange renforçant cette confusion entre proximité au quotidien et communion d’intérêts.



Mais il y a des études quantitatives sur un autre phénomène.

Dans quasiment tous les pays développés, à des degrés divers, les classes populaires les plus modestes surevaluent leur place sur l’échelle des revenus, pendant que dès la classe moyenne inférieure et jusqu’aux très riches, c’est l’inverse. Les membres des classes moyennes et supérieures sous évaluent dans la réponse spontanée à la question « où vous situez vous sur l’échelle des revenus » leur place réelle.



C’est ce qui empêche le discours de classe populaire d’atteindre celles-ci – elles pensent elles mêmes être proche de la classe moyenne – et explique le succès du discours prétendant s’adresser « aux classes moyennes ».

Souvent, on entend des gens beaucoup plus riches que moi se déclarer « représentant des classes moyennes ».
Le nouveau chancelier allemand, dont le niveau de revenu lorsqu’il était dans le privé le classe dans les 1%, se décrit comme « classe moyenne ».

Cela a bien sûr des conséquences sur les perceptions des décisions politiques.

On a souvent constaté que des formes d’imposition qui ne concernent pas les classes populaires y sont plus impopulaires que pour les classes réellement imposées – l’impôt sur le patrimoine, sur les successions notamment.


Dit d’une manière très crue :
Le pauvre se pense moins pauvre qu’il n’est, le riche bourgeois pense être plus pauvre qu’il n’est.

D’une manière plus subtile cela interroge la notion de peuple.
Lorsque des tactiques populistes sont mises en place, la question n’est donc pas celle de la réalité du peuple, mais celle de sa représentation subjective.
Sur ce plan, le RN et les extrêmes droites sont très habiles à jouer de ces confusions.
La gauche avait un outillage théorique et militant pour combattre ce phénomène : conscientisation des masses, éducation populaire, récits explicatifs cohérents.

Le populisme de gauche s’est électoralement replié d’ailleurs sur des classes se définissant comme à l’écart des classes moyennes car exclues de celles-ci, ou des classes moyennes urbaines n’ayant pas conscience (ou mauvaise conscience) de leur niveau de privilège économique.

La démarche du mouvement ouvrier socialiste, qui depuis la répression par Bonaparte puis les monarchies réactionnaire européennes après 1800 et 1815, se constitue sur les cendres des républicains montagnards vivant dans la clandestinité, a toujours inclus une dimension quasi mystique de « révélation » du réel.

Le mouvement républicain et ouvrier en France est dans les années 1820 jusqu’à 1852 un mouvement d’éducation populaire, avec constitution d’une mémoire collective.
Le mouvement républicain a conscience, bien avant Marx, des luttes de classe et de la difficulté à « révéler » la réalité cachée.

L’approche « scientifique » est d’ailleurs engagée par Louis Blanc, par Proudhon, par les théoriciens et théoriciennes du mouvement coopératif et associatif, comme Pauline Rolland, Flora Tristan, où l’on trouve aussi la naissance du féminisme.
Les années 1830-50 sont un creuset idéologique essentiel en France.
C’est ces années-là que Victor Hugo, un notable, passe de monarchiste vaguement nostalgique de Bonaparte à une forme de socialisme républicain humaniste.

Marx donnera cependant les outils pratiques les plus efficaces pour organiser le discours pédagogique et les structures militantes ouvrières après la catastrophe de 1871, et après l’amnistie de 1879.
La méthode républicaine qu’incarne encore ces années-là Clémenceau, classé à l’extrême gauche, ami du révolutionnaire terroriste Blanqui et de Louise Michel, survivra dans le radical socialisme.

Mais la période ouverte par la disparition du communisme comme modèle alternatif au capitalisme financier – en 1989 – s’est aussi accompagnée de la conversion des partis sociodemocrates européens, dans la foulée du « progressisme » des démocrates autour de Bill Clinton, aux intérêts des classes moyennes supérieures profitant de la globalisation.

L’écart sociologique entre la tradition intellectuelle, la réalité des politiques menées, et l’abandon de la conscience de classe dans la pratique politique, ont ainsi créé un gouffre entre l’électorat et ses représentants naturels.

Partout, on assiste au recul des partis sociodemocrates, à la conversion de classes populaires et moyennes à l’extrême droite, et la recomposition de blocs centraux bourgeois.

Le populisme de gauche abandonné d’ailleurs la notion de classes sociales et de lutte des classes, adopte la lecture individualiste du libéralisme, et atomise les luttes sans se soucier des universalismes fédérateurs.
Le discours pédagogique est cependant au coeur de l’attraction de ces mouvements.
Bernie Sanders, Jérémy Corbyn, Jean Luc Mélenchon ont en commun d’avoir mobilisé des dizaines de milliers de jeunes en leur proposant des discours explicatifs clairs et étayés.

On ne peut comprendre le succès de LFI qu’en faisant de l’analyse clientéliste.
On ne peut réduire la masse militante du mouvement gazeux à des fans sans conscience.
Si les livres qui sortent – avant « la meute », je pense aux livres précédents sur « le système Mélenchon » ou sur les aléas des trotskistes des années 70 dans la gauche française des années 80 à 2020 – mettent en lumière à juste titre les pratiques bonapartistes et autoritaires de la direction insoumise, avec le rôle des purges dans l’équilibre général, purge dont j’ai subi les foudres en 2022 – ils ne rendent pas compte de la force des récits explicatifs, des expériences militantes de terrain, et des efforts pédagogiques du mouvement.

Mais, et c’est la limitation actuelle du mouvement et son échec à fédérer plutôt que de purger, la définition même du peuple et de sa mobilisation ne permet pas la conscience de classe au delà des identités individuelles.

Elle échoue à parler aux classes populaires et moyennes des bourgs qui s’identifient pourtant comme peuple entre eux, et qui du coup retombent dans l’autre identification possible, celle, nationaliste et xénophobe, que le « sabre et le goupillon » ont toujours proposé.
Le « candidat officiel », soutenu par le notable et le préfet, joue ainsi d’un autre discours national où le peuple gomme la classe.

C’est là aussi « rien de nouveau sous le soleil ».
Il suffit de lire la presse des années 1830-1850 : à côté des feuilles républicaines et socialistes souvent censurées, agressées physiquement, il y a toutes les catégories rhétoriques que l’on retrouve chez LCI, BFM, Cnews, Le Point, le JDD et autres dans la presse conservatrice et « officielle ».

Je ne crois pas que nous convaincront le peuple en l’atomisant en luttes particulières.  Nous devons clairement avoir conscience des luttes fédératrices, et retrouver pas le fil d’une histoire française, très française, de notre socialisme républicain.
C’est une clé pour dépasser l’eceuil des classes objectives et subjectives.
C’est indispensable pour reconquérir des classes votant sincèrement contre leur propre intérêt.

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