J’ai vécu consciemment un bouleversement du monde vertigineux.
En 1989, un peuple s’est soulevé pacifiquement contre la dictature. Il a obtenu l’effondrement du régime.
J’habite aujourd’hui à 500 mètres de l’endroit où cette nuit de novembre le mur de Berlin s’ouvre la première fois, sous la pression d’une foule de citoyennes et citoyens de la République démocratique d’Allemagne.
La RFA n’a joué aucun rôle, les ouest allemands n’ont joué aucun rôle dans ce soulèvement des allemands de l’Est.
La chute du mur entraîne rapidement l’effondrement du système de domination militaire – les troupes soviétiques évacuent l’Europe fin 1993, politique et économique issu de la guerre froide.
Alors que j’explorais avec mon frère, ma meilleure amie et des étudiants désargentés, dans un bus affrété depuis Bordeaux, les pays de l’Est en juillet 1991, une tentative de putsch militaire échoue à Moscou. Nous étions à Prague ce jour là.
Cet échec enterre l’Union Soviétique et fait entrer le monde dans une ère nouvelle.
Au même moment, la guerre revient sur le continent européen. Loin des récits romantiques sur « l’Union Européenne, cause de la paix », la guerre civile roumaine, puis, les guerres sanglantes balkaniques des années 1990-1996 rappellent à l’Europe que la paix était la conséquence d’un équilibre des rapports de force entre forces contradictoires.
L’effondrement de l’Union Soviétique réveille des impérialismes sur tous les continents. L’Irak, qui avait reçu de l’Occident la mission de contrôler l’Iran – rappelant ici une géopolitique issue de l’empire d’Alexandre le Grand et de l’empire romain, avec le rôle millénariste de la Mesopotomie face à la Perse – décide de régler la question de sa dette extérieure par l’expansion militaire en envahissant le Koweït en 1990.
C’est l’ONU qui organisera en 1991 l’intervention militaire rétablissant les règles du droit international.
L’armée irakienne battue, le Koweït libéré, le régime de Saddam Hussein est maintenu.
Mais l’occupation d’une partie de l’Arabie saoudite par des troupes « hérétiques » radicalise des groupes islamiques. Certains d’entre eux avaient combattu, armés par les américains, contre les athées communistes soviétiques en Afghanistan.
L’islamisme, à partir de 1991, prends aussi les États Unis pour cible. Un premier attentat échoué en 1993 au World Trade Center de New York.
Lislamisme radical était cependant déjà en progression forte en Égypte, en Algérie, en Tunisie, au Maroc, sur fond d’inégalités sociales, et d’une déception des classes populaires face a des régimes progressistes – socialisants en Égypte et en Algérie – profondément corrompus.
L’Algérie s’enfonce en 1992 dans une violente guerre civile qui fera des centaines de de milliers de morts, et dont les soubresauts feront de la France un théâtre secondaire de combat. Les attentats islamistes se multiplient à l’époque en France.
Étrangement, la conscience française contemporaine ignore toujours ce que l’Algerie a dû souffrir pour mettre fin à la barbarie de l’islamisme radical, combien les groupements de l’époque n’étaient en rien moins sauvages, violents, abjects, que les groupes de Daesh 20 ans plus tard.
La répression des islamistes ne fut pas non plus délicate.
Mais la France doit sans aucun doute beaucoup aux morts de l’armée algérienne de ces années là.
Les années 1989-1995 sont aussi des années de crise économique en Europe. La France, en 1993, serait, d’après la droite corrompue accompagnant Balladur, en ruine. En réalité, y compris pour un jeune ambitieux de la ville la plus riche de France, Sarkozy, il s’agit de s’enrichir en privatisant, en vendant son influence.
Chirac, avec Alain Juppé, prétendra par une politique de rupture redonner du souffle aux classes populaires avant de les trahir dès 1996 avec une funeste réforme des retraites.
L’extrême droite elle a du mal avec la disparition du fantôme communiste. Il faut trouver un autre épouvantail.
Je me souviens que Juppé coupera dans les postes mis au concours pour l’enseignement – la droite a toujours détesté les enseignants, et pourtant, nombre d’entre eux voterons pour elle toute la période.
En 1995, je fais mon service militaire comme homme du rang. J’hésite un moment à le prolonger avec un volontariat, peut-être pour une mission de paix en Yougoslavie. L’amour me fera renoncer au projet. Je resterais donc caporal chef.
J’aurais le temps d’écrire un article avec le capitaine Guionie, depuis devenu général cinq étoiles, pour plaider le maintien du service militaire alors que Chirac veut le supprimer.
J’ai donc grandi avec l’idée qu’un conflit nucléaire détruisant la planète était possible, probable même.
J’ai vu l’effondrement du communisme européen.
J’ai vu le capitalisme féodal se déployer en ex-Union Soviétique, un capitalisme de pillage et de mépris des valeurs humaines.
Au même moment, la bourgeoisie des pays industriels proclament la possibilité d’une « globalisation heureuse » où les Nations disparaîtront au profit de grandes mégalopoles, sans préciser d’où viendrait alors la légitimité du pouvoir politique, le peuple étant dissous dans l’atomisation individuelle.
Aujourd’hui, nous voyons l’effondrement de ce mythe, la « globalisation heureuse ».
Nous voyons les rapports de force de nouveau se transformer.
C’est vertigineux.
La guerre n’a pas quitté le continent européen.
Mais ce n’est parce que l’histoire bouleverse le monde qu’il faut en perdre la raison.
On a déjà vécu de tels bouleversements.

