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Commémorer ou “plus jamais ça”

Sachsenhausen 2025

Ce texte approfondit le billet d’humeur d’hier, “les amnésiques”

Cette semaine, nous avons commémoré les 80 ans de la libération du camp d’extermination d’Auschwitz par l’armée soviétique.

Les rites figés des commémorations ont été respectés. Des gerbes ont été déposées, des minutes de silence observées. Des listes de noms de victimes ont été lues. Des survivants, courageux témoins et frêles vieillards, ont été honorés pour leur travail avec les jeunes générations “à ne pas oublier”.

L’un deux, un polonais déporté pour avoir combattu au moment du soulèvement de Varsovie de 1944, rappelait “la prochaine fois que la commémoration sera avec un chiffre rond, il n’y aura plus de survivants.”

L’obscénité

La semaine précédant cette commémoration, l’homme le plus riche de la planète, un sud africain dont les aïeux canadiens furent des sympathisants nazis, menant des campagnes antisemites en Afrique du Sud, offrait à la candidate allemande de l’extrême droite à la chancellerie à Berlin l’audience de ses réseaux sociaux. Dans leur entretien, ils ont théorisé les idées du révisionnisme allemand des années d’après guerre : le national socialisme est issu de la gauche. C’est même assimilable au communisme. Le peuple allemand est dès lors innocent, le nationalisme allemand n’a rien à expier. La question de la responsabilité comme celle de la culpabilité sont caduques, l’Allemagne doit redevenir fière et forte, blonde, aux yeux bleus.

Dans la même semaine, Elon Musk manipule les symboles du nazisme, jouant des nuances et des proximités. On va discuter des heures durant d’un geste, répété deux fois. “Salut nazi ou pas salut nazi?” Il est intéressant de voir des philosophes en pointe de la dénonciation – nécessaire – de l’antisemitisme trouver des excuses, des arguments, des preuves à décharge pour nier la référence au nazisme. Ces mêmes philosophes approuvent la politique générale du président de la Republique francaise, qui invite le milliardaire comme vedette d’un sommet consacré à l‘Intelligence Artificielle en février à Paris.

A deux semaines seulement des élections législatives allemandes, le palais de l‘Elysee offre une occasion à l’extrême droite des oligarques américains une opportunité de venir en Europe faire acte de propagande et de provocation.

La commémoration s’arrête ainsi aux portes des cimetières et des monuments. Elle n’a aucun effet sur la vie réelle, sur les actions.

Parcours de famille

Mon grand oncle et ma grande tante ont disparus à Auschwitz.

Arrivés de Pologne au milieu des années 30, ils font partis de ces juifs „étrangers“ que d’après le révisionniste Zemmour le régime de Petain aurait sacrifié „pour sauver les juifs français“. Ce mensonge né après guerre est réactivé par l’extrême droite pour réhabiliter la vielle droite monarchiste – les fonctionnaires qui ont rédigé les décrets et règlements organisant la participation française à la Shoah ont ainsi par ce mensonge sur leurs intentions voulu surtout se racheter leur propre conduite, ayant échappé par miracle aux douze balles que leur traîtrise méritait.

Mon grand oncle s’engage en septembre 1939 pour combattre et défendre la République. Capturé en juin 1940, il s’échappe une fois du stalag en 1941, repris, il est deporté et assassiné à Auschwitz.

Son épouse, sans nouvelle de son mari, est raflée pendant la rafle du Vel d’hiver dans le 20eme arrondissement de Paris. Elle a la présence d’esprit de confier son fils à des voisins chrétiens, qui le dissimulerons toute la guerre, mon oncle, qui épousa la sœur de mon père. Deportée par le convoi numéro 12 parti de Drancy, elle disparaît à Auschwitz.

„Plus jamais ça„ commence par combattre l’origine du nazisme

Contrairement à ce que la culture commémorative tends à figer, le basculement d’une grande partie de l‘Europe pendant l’entre deux guerres dans le populisme nationaliste n’est pas fondé par la seule force de l’antisémitisme. C’est d’abord l’économie, le chômage, le déclassement social, et le rejet par les droites de politiques solidaires, d’investissement public, qui créent les germes du basculement des classes populaires.

L’obscénité et la honte

Hier, au Bundestag, sur les lieux mêmes où les parlements allemands ont voté les lois organisant le système totalitaire nazi, un survivant polonais a raconté son expérience à Auschwitz.

Une poignée d’heures seulement plus tard, le président de la droite allemande Friedrich Merz, et candidat à la chancellerie, a fait voter une motion, avec l’extrême droite AfD et les libéraux du FDP, restreignant les règles à l’immigration et facilitant l’expulsion des déboutés du droit d’asile.

La CDU de Merz est aussi le parti, se disant chrétien démocrate, de Merkel et von der Leyen. Ce parti est au cœur de toutes les décisions en Europe depuis la chute du mur, il y a 35 ans. Elle a conduit ainsi l’Union Européenne sur les chemins d’un mercantilisme favorisant les classes déjà bourgeoises et punissant les classes populaires.

Sa politique sociale punitive s’est accompagnée partout en Europe d’un effondrement de la démographie, et la nécessité du recours à une immigration économique. L’idée est non morale, ou culturelle, elle est marchande. Si les économies nationales investissent moins en écoles, en enseignants, en pédiatrie, en travailleurs sociaux, elles ont moins besoin d’Etat et peuvent réduire les impôts sur les entreprises. De plus, l’afflux de travailleurs non citoyens permet de réduire les salaires et augmenter la compétitivité coût.

Car la création d’une économie produisant pour l’exportation a comme conséquence obligatoire l’appauvrissement de sa demande intérieure, c’est des mathématiques.

Helmut Schmidt, ancien chancelier SPD, avait prévu dans son dernier discours, en 2011, les risques considérables de cette politique pour l’Europe. Les sociodemocrates européens dans la salle n’ont pas écouté.

En 2015 comme en 2022 l’Allemagne dirigée par la CDU a ouvert ses frontières pour compenser le “manque de main d’œuvre” avec deux afflux de chacun plus d’un million de réfugiés de la guerre, syriens puis ukrainiens. Aujourd’hui, la même CDU veut faciliter leurs expulsions, alors même que le patronat continue de réclamer de l’immigration pour faire face « à la pénurie de main d’œuvre » et ne pas y répondre par une hausse des salaires.

L’Allemagne a imposée une logique économique baissant les salaires, et recourant à la main d’œuvre meilleur marché formée par d’autres économies nationales, pour maintenir les excédents commerciaux.

Mais l’Allemagne, comme les pays excédentaires, n’ont jamais réinvestis, ni en capitaux privés, ni en investissement public, en Allemagne ou en Europe. L’essentiel des capitaux accumulés avec les excédents sont ressortis – une bonne partie étant perdus investis en Russie, en Chine, en Turquie.

Depuis un an, l’Allemagne comme l’Europe investit à fonds perdu … aux États Unis. L’élection de Trump, l’obscénité de Musk n’arrête rien à ce flot de capitaux hors d’Europe.

L’obscénité stupide des économistes allemands et européens

L’Europe est en crise. La récession en Allemagne pourrait, d’après le premier institut faisant cette révision à la baisse des prévisions de croissance, être en récession pour la troisième année consécutive.

En pratique, le “moteur allemand” stagne au niveau de 2019.

Le niveau de vie des classes populaires et de la classe moyenne inférieure se dégrade. Leur pouvoir d’achat stagne au niveau de 2007. La dégradation des infrastructures, l’augmentation des prix du logement suite à la spéculation immobilière, contribuent encore non au sentiment d’un déclassement, mais à sa réalité concrète.

Pourtant, les économistes allemands chantent quasiment tous la chanson de l’austérité budgétaire, de la baisse des salaires, des impôts et des dépenses publiques.

Pour quoi faire ?

Les États Unis ont mis l’Europe loin derrière au sortie de la crise financière de 2008 en misant sur la dette publique pour financer de gigantesques investissements, et aujourd’hui, leur économie a pris cinq ans d’avance.

À quoi cela sert d’être exportateur net si les capitaux qui rentrent ne sont pas investis dans nos économies nationales?

L’amnésie

La crise économique de 1929 est à l’origine de la mort de la démocratie allemande de 1933. En 1930, c’est sur une réforme de l’assurance chômage, et un désaccord sur le financement des retraites, que le bloc central rejette l’alliance avec le centre gauche. En 1932, seulement deux ans plus tard, malgré la violence politique des nazis, leur violence physique, la droite commence à voter des textes communs, à accepter la tolérance des nazis pour gouverner.

Madame Le Pen aurait plusieurs conditions au soutien du gouvernement Bayrou. L’une d’entre elles, c’est le changement de mode de scrutin électoral. Une autre pourrait être une amnistie pour elle et ses proches dans l’affaire du financement illégal de son parti.

En 1932, Hitler réclame au gouvernement de centre droit de von Papen une modification de loi électorale et des élections anticipées, ainsi que l’amnistie des groupes armés de son parti, interdits et dissous quelques mois plus tôt, les SA et les SS. Von Papen accepta, et en janvier 1933, c’est lui qui négociera avec les élites allemandes l’accession des nazis à la chancellerie. En avril 1933, les camps de concentration sont déjà ouverts, pleins d’opposants syndicalistes, socialistes et communistes.

Trump a gracié les criminels qui ont pris d’assaut le parlement américain le 6 janvier 2021.

L’histoire se répète non à l’exactitude, mais dans ses grandes lignes.

En Allemagne, la CDU rejette toute transformation de la politique économique mercantile alors même que l’industrie allemande meurt.

Elle préfère encore s’allier à l’extrême droite.

L’alternative

L’économie la plus dynamique du continent, c’est l’Espagne. Gouvernée par la gauche, c’est en faisant de l’investissement, une relance budgétaire, et en maintenant un haut niveau de demande intérieure qu’elle s’en sort. L’Espagne est sortie du marché européen de l’énergie.

L’Espagne prouve qu’il faut faire autre chose, que c’est possible, que cela marche.

Les allemands en sont convaincus : 55% sont favorables à l’aménagement ou la suppression de la règle d’or, qui bloque les investissements publics. C’est la funeste règle du pacte de stabilité, conçu par Merkel et Sarkozy en 2010, à la source du retard pris par l’Europe depuis sur le reste du monde.

Il est nécessaire de changer de politiques. Les démocrates sincères doivent se souvenir que si la démocratie a un prix, c’est à dire des impôts, la dictature a un prix encore plus lourd.

Si tant de dirigeants de droite sont amnésiques, ne soyons pas somnambules.

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