Rappel sur la situation allemande, non du point de vue structurel comme j’ai pu l’exposer en podcast
et en vidéos, mais des événements politiques.
L’an dernier, le piège de la stupide règle d’or s’est refermé sur une économie qui n’avait rien fait d’utile des 2000 milliards d’excédents commerciaux accumulés depuis 2009.
La crise de la coalition « feu tricolore »
Le gouvernement actuel, mené par un chancelier social démocrate, Scholz, sur lequel flotte l’épée de Damoclès du scandale d’évasion fiscale CumEx*, est traversé de profondes contradictions entre le SPD, les écologistes et les libéraux.
En 2023, face à une conjoncture économique difficile après le rebond de 2021 et la crise inflationniste que déclenche la guerre en Ukraine, le ministre de l’économie écologiste Habeck tente de monter un plan de relance en utilisant les outils constitutionnels prévus pour s’endetter au delà des conditions de la règle d’or en période de crise.
Le ministre des finances Lindner, qui s’accroche à la doctrine „pas de hausse d’impôt pour les riches, réduisons les dépenses et les retraites“, a passé son temps à critiquer l’accord qu’il avait pourtant accepté en conseil des ministres.
Le piège de la règle d’or inscrite dans la constitution
Cela a donné une idée au patron de l’opposition, le néolibéral conservateur Merz, un ancien de Blackrock, et qui avait suspendu ses engagements politiques pendant les années Merkel parce qu’elle ne démontait pas assez vite l’état providence.
Il a déposé un recours devant le conseil d’état allemand.
Celui-ci, qui n’a aucune formation ni compétence en économie, a jugé que la crise de spéculation sur les prix de l’énergie provoquée par l’invasion de l’Ukraine par la Russie, et l’inflation conséquente, n’étaient pas constitutifs d’une crise de nature à justifier les outils constitutionnels prévus pour suspendre la règle d’or. Il a annulé le budget complémentaire de 60 milliards en 2023.

Alors que l’Allemagne fut en récession en 2023 et va y rester en 2024, les juges du conseil d’état ont estimé que la crise du Covid étant finie, il ne pouvait y avoir de crise justifiant le maintien d’une politique de relance par l’investissement. Car enfin, l’inflation ne peut être que due aux salariés, et la crise, en modèle néolibéral, impossible.
Le jugement du conseil d’état prive celui-ci de 60 milliards d’un coup de crayon.
Les outils si efficaces en 2008-2009 sont ainsi inaccessibles, le droit constitutionnel préfère la justesse formelle à la prospérité des allemands et la survie de la démocratie.
Du coup, l’économie s’enfonçant dans la crise, les recettes fiscales s’effondrent.
L’appauvrissement des classes populaires au coeur du modèle allemand
La conjoncture continue de reculer, le ministre des finances s’accroche à sa doctrine imbécile : coupons les dépenses et les investissements encore plus !
Le FMI vient de mettre à jour son „livre blanc“ des politiques fiscales et budgétaires recommandées en situation de crise des recettes dues au ralentissement de l’économie.
Il recommande d’… augmenter les impôts avec justice sociale, c’est l’outil le moins coûteux en point de croissance et donc en perte de recettes fiscales.
Le libéral Lindner empêchant d’appliquer le livre blanc, refusant par pur sectarisme doctrinal l’augmentation des impôts des plus riches, l’écologiste Habeck doit constater une aggravation de la récession par effondrement de la demande intérieure, et donc, une chute des recettes de TVA.
Source : FMI recommandations
C’est exactement contre ce cercle vicieux que le livre blanc du FMI tente de mettre en garde.
La coalition s’affronte depuis sur tout et rien.
Le grotesque est atteint cette semaine: le chancelier convoque les grands patrons et les syndicats professionnels à un grand sommet de l’économie, en refusant d’inviter ses deux ministres de l’économie et des finances.
Source : Les Échos
Vexé, le ministre des finances convoque en parallèle son propre sommet de l’économie, lui aussi en refusant l’invitation au … ministre de l’économie.
Rappelons qu’en période de prospérité Angela Merkel a refusé, avec une obstination culminant au sublime du stupide, tout grand plan d’investissement public.
Elle avait trop peur, par sectarisme doctrinaire, qu’en faisant cela la demande intérieure puisse augmenter les importations, et faire monter l’inflation, rééquilibrant un peu les conséquences de la dévaluation invisible que fut l‘Euro pour l’Allemagne, lui permettant dès 2006 de manger l’industrie française.
Elle a préféré que les allemands des classes populaires s’appauvrissent.
Mais l’économie allemande souffre aujourd’hui des conséquences de ce malthusianisme imbécile, de cette „sagesse de la mère au foyer souabe“ comme la décrivait Merkel elle-même.
Entre les ponts qui s’effondrent, les rails qui sautent, les digues qui lâchent, l’internet resté en troisième génération, l’énergie restée à une combinaison charbon-gaz naturel, les bâtiments publics et la numérisation rappelant les années 1990 et le Minitel, les obstacles à la productivité sont nombreux.
On évalue le retard d’investissement à près de 1000 milliards!
L’Allemagne avait les moyens, mais n’a pas voulu les employer.
Aujourd’hui, ces moyens présents dans l’économie ne peuvent pas être mobilisés, le conseil d’état interdisant de proposer le débouché de la dette publique, et Lindner de confisquer par l’impôt.
Résultat : la maladie du capitalisme français, les augmentations des dividendes dans la part de la richesse nationale, est contagieuse, et atteint l’Allemagne.
L’autre maladie française, la spéculation immobilière, a également atteint depuis 2012 le marché allemand.
Berlin et ses journalistes spéculent eux sur l’avenir : est-il possible que la coalition se sépare avant le terme, en septembre prochain?
Est-ce que le SPD tentera de continuer à gouverner peut-être avec les verts en gouvernement minoritaire ou auront nous droit à des élections anticipées cet hiver ?
D’après le Spiegel « 3 scénarii pour le futur de la coalition », le grand magazine de centre droit allemand, tout va dépendre du calcul politique de l’homme le plus faible, mais aussi l’un des plus arrogants, de ce gouvernement: le libéral Lindner.
Pourtant, les sondages prévoient un massacre électoral de son parti, le FDP, qui finirait sous la barre minimum de 5%.
Le problème se pose aussi pour la gauche radicale des Linke, qui s’est divisé en deux groupes parlementaires l’an dernier.
Les loyalistes veulent mettre en avant les questions sociétales devant les questions économiques et matérielles et ont perdu tous leurs bastions électoraux populaires sans gagner l’électorat jeune urbain. Ils vont disparaître.
Les scissionnistes ont créé autour de Sahra Wagenknecht un Parti de gauche sur les questions économiques et matérielles, très critique et séduisant jusque dans le patronat des PME, et très conservateur sur les questions societales, dénonçant wokisme et théorie du genre comme des diversions des questions économiques. Le parti est aussi profondément favorable à la Russie contre l’Ukraine et l‘Otan.
Ayant obtenu 6,5% aux Européennes, le parti BsW est donné dans les sondages entre 8 et 10%. Il a réussi dans trois régions de l’Est des scores entre 13 et 18% et va être associé aux exécutifs régionaux.
L’autre mouvement anti-système c’est bien sûr l’extrême droite AfD. À 10% en septembre 2021, les sondages prévoient un score proche de 20% en cas de scrutin anticipé. Il a réalisé des scores entre 30 et 40% dans les trois régions qui ont voté en septembre.
Le parti continue de se radicaliser, au point que Meloni, la neofasciste italienne, et Le Pen, l’héritière d’une PME politique collaborationniste et petainiste positionnée à la droite de la droite pour y faire de l’argent, s’en sont distancés en Europe.
Les conservateurs de Merz et leur programme d’austérité libérale – l’équivalent de Barnier-Retailleau – sont donnés en tête à 32%, dont 6 à 7 points pour leur aile bavaroise, dont les positions sont plus proches de Ciotti.
Scholz ferait le pire score historique du SPD, 14%, au point que le parti envisage de le remplacer par le ministre de la défense, le très populaire Pistorius.
Les verts sont au coude à coude avec BsW entre 8 et 10%.
Le parlement pourrait avoir la composition suivante :
Droite 37% des sièges
AfD 23%
SPD 15%
BSW 11%
Verts 11%
Linke 3% grâce à une règle électorale protégeant une forte implantation régionale.
On aurait de nouveau une coalition Droite-SPD…
Les partis non représentés au parlement pourraient rassembler 12% des suffrages.
Ce sont des structures parlementaires et des comportements électoraux rappelant fortement… la République de Weimar.
Rappel : https://g-r-s.fr/le-modele-allemand-en-fin-de-vie/
*Sur CumEx : l’implication de Scholz En question (libre Belgique)