C’est tardivement, alors que j’étais déjà étudiant, que j’entrais dans un club d’échecs pour la première fois.
J’avais appris à l’âge de 8 ans à jouer, dans le salon de ma grand mère paternelle.
Le jeu est associé à la fois à mon père, qui aimait jouer, à mon cousin parisien, qui m’enseigna les premiers coups, à l’odeur des merveilles dans la poêle, aux lumières de ce salon changeant avec les saisons, dans cette banlieue pavillonnaire du passage d’Agen.
C’est cependant plus tard, beaucoup plus tard, que la passion est née.
Tout commence dans des soirées arrosées de classe préparatoire, où nous préparions des exposés et des révisions, certes, mais passé une certaine heure, la dérive nous emportait volontairement vers d’autres horizons.
Et un jour, affamés par ce que nous avions dans nos pipes, attendant la pizza d’être chaude, l’un d’entre nous sortit un jeu d’échecs.
A force, les quantités de produits peu propices à la réflexion ont diminué : nous nous prenions au jeu de vouloir battre les autres.
De retour au Passage, je me souviens avoir acheté mes premiers livres d’échecs dans un buraliste de presse près du pont de pierre. C’était des petits formats, et je rejouais sans les comprendre des gambits dames de Capablanca.
L’année suivante, j’entrais en institut d’études politiques. Je cherchais sans aucun doute de nouvelle source de procrastination.
Un jour, rentrant à pied de la place de la Victoire à Bordeaux vers la place Gambetta, je sortais du sentier battu du cours Victor Hugo et me retrouvais, derrière la grosse cloche, devant un local consacré au jeu d’échecs par JR Lagunes : le club Bordeaux Échecs venait de naître.
Depuis, le cercle de la rue Buhan est celui du club de l’échiquier bordelais.
Si j’ai bien calculé, cela veut dire que je joue en club depuis maintenant 30 ans.
J’ai eu des exploits, annulant un maître national, atteignant un pic à un classement elo de 2070 – c’est considéré comme le début du niveau international – mais évoluant plutôt entre 1800 et 1900.
Aujourd’hui, ma pratique est très légère, 5 ou 6 parties de compétition par an, des parties Blitz en ligne.
Mon niveau oscille entre 1650 et 1750.
Il y aurait sans doute matière à une biographie échiquéénne, retraçant aussi la relation compliquée aux technologies, à l’intelligence artificielle, mais aussi aux transformations de l’économie du jeu et la relation au livre.
Il y a sans doute une leçon de différence de culture franco-allemande à tirer de cette différence : les matchs de clubs en Allemagne commencent le dimanche à 9h du matin, en France, à 15h.
Un joueur d’origine russe et polonaise, ancien citoyen de l’empire austro-hongrois, juif, très français dans son intelligence littéraire à décrire le jeu, Tartakower – il s’engagea dans la résistance sous le nom de Cartier – a donné en allemand le concept de « Tartakowierism » : c’est un esprit de repartie et de pointes aux effets comiques à la fois.
Parmi les aphorismes qu’on lui prête : « on n’a jamais gagné une partie en abandonnant », « le vainqueur est celui qui a commis l’avant dernière bourde », et aussi « je n’ai jamais vaincu un champion en bonne santé ».
L’un de ses aphorismes qui trouve emploi dans ma profession, et ma relation au choix d’action face à des problèmes collectifs, est celui-ci :
« La tactique consiste à savoir ce qu’il faut faire quand il y a quelque chose à faire. La stratégie consiste à savoir ce qu’il faut faire quand il n’y a rien à faire. »
Son livre, le bréviaire des échecs, fut mon second livre d’échecs, et m’a profondément marqué, pas seulement pour sa philosophie du jeu, mais aussi par ses enseignements sur le mécanisme de prise de décision.
Naturalisé en 1950, Tartacover a joué pour l’équipe de France.
Ma rencontre avec son livre a été une grande chance dans ma vie personnelle, intime, celle des cathédrales incroyables que nous imaginons dans le secret silencieux de nos esprits la nuit avant de s’endormir, au cours d’un long trajet en train, ou lorsque nous voulons échapper au stress d’une situation insupportable.
Ceux qui me lisent ici un peu le savent : la pointe politique est proche.
L’immigré Tartacover a été par son héritage spirituel et intellectuel une grande chance pour ma vie française.
Je renvois les tristes passions des vendéens catholiques à l’ennui de vies devant un autel à croire que l’au delà est plus intéressant qu’ici bas, et plaint sincèrement le ministre de l’intérieur pour la pauvreté de son âme.
