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Retrouver des couleurs à gauche

N’oublions pas cette information essentielle :
Aux législatives, 55% des français n’ont pas voté.
Aux Européennes, on vote plus qu’aux législatives, à peine plus.

Lorsque la droite parlementaire française commande en décembre un sondage – se demandant si elle avait intérêt électoral à voter la censure et provoquer peut-être une dissolution – ce sondage qui donnerait 245 à 310 députés au Rassemblement National montre que celui-ci progresserait contre bien sûr les macronistes, mais aussi et surtout sur la Nupes-LFI.

Alors que la gauche non NUPES serait stable en nombre de sièges, entre 20 et 22, la NUPES LFI perdrait plus de la moitié de ses sièges, passant de 131 à 55.
La stratégie de la division par l’hégémonie, la stratégie du conflit permanent, la tactique parlementaire du bruit et de la fureur, ont anéanti entre 2022 et 2024 les images plutôt positives du sérieux du travail du groupe de 17 élus LFI dans la législature 2017-2022.
De plus, insulter les partenaires de neonazis a laissé des traces profondes – c’est Jean-Luc Melenchon et Sofia Chikirou qui ont lancés, dès 2022 à l’égard de mon parti, ce genre d’insultes, avant d’en gratifier le PCF, et régulièrement, les voix au sein du PS et des verts ne s’alignant pas sur les positions du chef.
J’ai personnellement été un militant de l’unité jusqu’en mai 2022, date à laquelle mon parti fut exclu de la NUPES par la volonté de LFI.
Depuis, cependant, je vois avec énormément de déception et d’angoisse les autres composantes de la gauche parlementaire subissant le même traitement.
Cela va même plus loin : les dirigeants de LFI considère comme pas assez loyaux ont été exclus de la direction politique du groupe. L’une des voix les plus connues du mouvement s’est vue imposer une procédure bâillon au sein même de son groupe parlementaire, 4 mois de silence pour Raquel Garrido, pendant que le député ayant admis des actes de violence contre son épouse était réintégré et honoré.
Le mouvement contre la réforme des retraites a été principalement mené par les syndicats et les organisations professionnelles. La gauche politique n’a pas pu en tirer parti, avec des actions parlementaires décidées en isolation et menées sans concertation, comme l’empêchement du vote de l’article 7.
Enfin, le regroupement des messages politiques sur des bastions électoraux extrême et limites géographiquement empêche toute perspective de victoire législative, municipale ou régionale. Passer de 55% à 80% des voix dans le 93 ne rapportera aucun député supplémentaire.

Cette stratégie est le résultat d’une culture démocratique défaillante. J’ai longtemps expliqué mon refus des bobinettes, de la personnalisation à outrance. Je n’ai jamais été un fan dévoué d’un candidat quelconque à la présidentielle, même en me ralliant à Melenchon en 2017 comme en 2022 j’ai conservé la distance critique qui est le propre d’une culture démocratique.
Je crois en la sixième république, mais ce que LFI fait vivre à son organisation, c’est un mélange de sectarisme lamberto-pabliste (les survivants du pablisme derrière Gerard Filoche ont accepté un rôle de souffre douleurs éternels alignés derrière le nouveau Lambert) et de stalinisme complotiste.

Le Rassemblement National a investi il y a quinze ans dans la construction d’élites locales et le travail patient de terrain, dans les territoires, y compris là où il était faible. Le Sud-Ouest radical socialiste qui semblait historiquement immune à l’extrême droite est en train de basculer. Et LFI considère les éléments essentiels à cette culture historique d’une part vivante de la gauche républicaine comme des reliquats du colonialisme.
Les classes populaires françaises du grand Sud Ouest ont été autant les victimes du colonialisme que les colonisés, et cette incapacité à rester sur une analyse matérialiste et de classe des évolutions historiques du capitalisme pour épouser les essentialisations du libéralisme est sans doute la pire des capitulations idéologiques des Insoumis. Que la petite bourgeoisie bigote d’une partie du mouvement écologiste les suive est logique : c’est la mauvaise conscience d’une classe qui elle a tiré profit des colonisations.
Le paysan viticulteur du Sud Est a mené un mouvement social d’importance contre les importations de vin algérien tout autant que contre les politiques de réduction des revenus agricoles avec la concurrence déloyale des produits coloniaux dans les années 1900.
Et aujourd’hui, les intersectionalistes veulent leur expliquer que « les blancs » doivent assumer les culpabilités des classes sociales dominantes du capitalisme. Bien sûr que cela ne peut pas passer.

Les classes populaires du Sud Ouest ont souffert pendant des siècles des guerres de religion, de l’absolutisme catholique, et ont choisi pour s’émanciper d’être les terres de la laïcité, de l’anticléricalisme, de l’athéisme républicain. Non, ils n’acceptent pas de protéger d’autres cultes ou religions.

Et on pourrait écrire la même histoire à Lyon – qui parle encore des canuts ? – dans le Nord – la grande grève de 1941 des mineurs et ouvriers mélangés français et immigrés contre Vichy et les nazis qui envoient plusieurs centaines de meneurs à Sachsenhausen,qui la célèbre encore ? – dans les terres des batailles républicaines contre les curés intégristes de Vendée, qui parle encore de Marchecoule ?

La démocratie suppose de ne pas être d’accord sur tout. C’est même le principe de la démocratie de ne pas être d’accord.
Si nous sommes incapables de gagner des élections en menant des coalitions assumant les différences intérieures, et créant des forums d’arbitrage, par le vote et les synthèses, alors nous disons que la démocratie est plus faible que la tyrannie.

Et bien, le RN rassemble depuis des couleurs très variées des extrême droites et du nationalisme populaire. On le condamne en bloc : il a organisé des formes de diversité. Marine Le Pen n’est pas une grande travailleuse : ça lui convient de ne pas tout contrôler. Et cela explique aussi la souplesse de cette organisation politique.
On peut ajouter autre chose : des études sociologiques ont révélé que de nombreuses classes populaires s’identifient plus aisément aux notables locaux, souvent de petite bourgeoisie, plutôt qu’aux classes populaires urbaines. Ce n’est pas en envoyant un candidat beau frère du chef venu de la ville qu’on va les convaincre que leur intérêt de classe, c’est la NUPES.
Surtout quand on leur explique que la laïcité est fasciste.

LFI dans son crue de 2022 porte une lourde responsabilité dans l’accession potentielle du RN aux affaires, singeant le KPD de 1933.
J’ai suffisamment critiqué le PS de 2012 comme se comportant comme le SPD de 1930.

Bien sûr, la responsabilité principale est celle de la politique antisociale et anxiogène de Macron.

Mais la gauche doit sortir d’une illusion : c’est en bloc mono colore qu’elle aurait une chance de gagner.

Non, je crois que c’est ce qui se joue entre 2024 et 2026 : c’est en retrouvant toutes nous couleurs que nous pourrons reparler aux 55% des français qui ne votent pas.
Ceux-ci sont ceux qui sauverons la démocratie, ou la laisserons mourir par indifférence.

C’est cela l’enjeu. Et les Européennes sont le premier acte.

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